opéra Numéro 164
Septembre 2020

Entretien, actus, brèves

© A. SIMOPOULOS

Entretien

Numéro 164

Une rentrée lyrique pleine d’incertitudes

Contrôle des billets à l’entrée de l’Odéon d’Hérode Atticus, à Athènes. © GNO/A. SIMOPOULOS

En prolongement de son enquête « Les acteurs de l’opéra dans la crise », parue dans le numéro 162 d’Opéra Magazine, Mehdi Mahdavi, entre le 8 juillet et le 8 août, a interrogé huit directeurs de théâtre, des deux côtés de l’Atlantique. Selon les pays et les modes de fonctionnement propres à chaque maison, la manière dont ils envisagent la rentrée 2020 n’est évidemment pas la même. Mais une chose est sûre : l’incertitude est partout, les obligeant à se surpasser en termes de résilience, d’inventivité et de capacités d’adaptation.

Prudemment d’abord, puis en accélérant la cadence – trop, peut-être, au vu d’une recrudescence de cas dans certains pays qui, sans vouloir jouer le jeu des alarmistes, n’en est pas moins alarmante –, l’Europe s’est déconfinée en ordre dispersé, dès la fin avril, alors que la pandémie s’abattait de plein fouet sur le continent américain. Le retour à la normale n’est pas pour autant d’actualité, et semble même utopique à court, voire moyen terme, malgré de soudains élans d’optimisme, qui sont moins une marque d’inconscience que des tentatives, un rien désespérées sans doute, de conjurer le mauvais sort.

Contraintes à une fermeture quasi immédiate, et à l’arrêt complet de leurs activités autres que numériques et audiovisuelles, les maisons d’opéra, ces mastodontes de tailles diverses, accumulent les handicaps dans cette phase intermédiaire, où la nécessité même de reprendre se heurte à des protocoles sanitaires drastiques, dont les lacunes soulignent, s’il en était encore besoin, la méconnaissance crasse, de la part des différents gouvernements, assurément plus préoccupés par les conditions de redémarrage des compétitions sportives, des spécificités du secteur.

Le Hessisches Staatstheater de Wiesbaden n’a donc pas manqué de courage en décidant de rouvrir ses portes, dès le 18 mai, avec une série de concerts et récitals présentés devant une salle aux fauteuils espacés, pour respecter la distanciation sociale – une photo du parterre a été partagée sur les réseaux sociaux par de nombreux artistes, Anna Netrebko en tête, mise en regard avec un cliché pris par le baryton Michael Volle dans un avion bondé, pour dénoncer un « deux poids, deux mesures » incompréhensible, et qui n’a d’ailleurs pas fini de choquer.

De moins en moins isolées, chaque institution redoublant de créativité pour proposer une programmation alternative, malgré des moyens de production forcément entravés, ces initiatives ont ravivé l’espoir, qui a atteint son apogée lors de l’annonce du maintien de l’édition, certes réduite, du centenaire du Festival de Salzbourg, avec deux opéras à l’affiche. Les grandes voix se font à nouveau entendre et Stéphane Lissner, démissionnaire de l’Opéra National de Paris, a frappé très fort pour son arrivée à Naples (voir nos pages « Comptes rendus » dans ce numéro). Les orchestres, au premier rang desquels les Wiener Philharmoniker, se redéploient, certes moins dans les fosses que sur les plateaux, et quelques metteurs en scène triés sur le volet reprennent le travail.

Tout irait-il donc pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Pas exactement. Car ces rayons épars ne suffisent pas, malgré leur indéniable intensité, à dissiper les nuages qui s’amoncellent sur une rentrée lyrique incertaine entre toutes. En France, comme ailleurs en Europe. Même si certaines personnalités s’échinent à garder le cap, contre vents et marées.

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Actus / brèves

Comptes rendus , CD , DVD - Numéro 164

On en parle
Comptes rendus
Tosca à Naples

Comment ne pas regretter que cette Tosca soit donnée en version de concert ? L’œuvre, en effet, appelle expressément la scène, davantage, sans doute, que beaucoup d’autres. En même temps, il n’y avait pas d’alternative, compte tenu des normes sanitaires imposées par la lutte contre l’épidémie de Covid-19.

Ceci posé, la soirée se révèle d’un remarquable niveau musical, et même théâtral, les chanteurs n’hésitant pas à se déplacer sur le podium où ils ont pris place, devant l’orchestre. Jouant véritablement, avec des expressions du visage puissamment évocatrices, ils bravent même, contrairement à ceux d’Aida, la veille, les règles de distanciation physique en vigueur : Tosca et Cavaradossi s’embrassent (ils sont, il est vrai, mariés à la ville !), et la diva agrippe Scarpia par le revers de sa veste pour le poignarder.

Étoile attendue de ce concert de prestige, Anna Netrebko ne déçoit pas les espoirs placés en elle, dans une héroïne dont elle a appris à maîtriser les écueils vocaux et interprétatifs, depuis sa prise de rôle au Metropolitan Opera de New York, en avril-mai 2018. Dans une forme optimale, elle traduit à la perfection le mélange de passion et de fragilité propre à Floria Tosca, malgré quelques petites faiblesses d’intonation ici et là, sans doute imputables aux conditions du plein air (vent, bruits de la rue, amplification des voix).

La soprano russo-autrichienne fait son entrée dans une longue robe blanche damassée, un voile sur la tête, en portant dans ses bras le traditionnel bouquet de fleurs destiné à la Madone. Au deuxième acte, on la retrouve en rouge, puis, au troisième, en noir. Diva jusqu’au bout des ongles, elle termine l’opéra sur un coup de théâtre : au moment de sauter dans le vide, elle descend du podium et remonte le tapis rouge au milieu du parterre, sous les applaudissements d’un public en délire, qui en oublie que chef et orchestre n’ont pas fini de jouer.

Ludovic Tézier est un Scarpia au charisme irrésistible. Sans costume de scène, ni maquillage, il suscite la crainte dès sa formidable entrée au premier acte, la voix sonnant glorieuse et sûre, dans un emploi dont le baryton français connaît désormais les moindres subtilités.

Timbre séduisant et intonation précise, Yusif Eyvazov a décidément accompli d’énormes progrès, ces six dernières années. Dommage que le ténor azerbaïdjanais ne raffine pas davantage dans ses airs : le poignant « E -lucevan le stelle », notamment, est ici donné à pleine voix, sans se soucier des nuances.

Le chef slovaque Juraj Valcuha s’attache avant tout à suivre les chanteurs, à les aider du mieux possible à franchir les obstacles de la partition, rendus particulièrement ardus par les circonstances. Au III, il veille ainsi à ce qu’Anna Netrebko respecte scrupuleusement les indications rythmiques de Puccini. Ce qui ne l’empêche pas de tirer le meilleur des chœurs et de l’orchestre du Teatro San Carlo (dont il est le directeur musical depuis quatre ans), y compris dans l’architecture complexe du « Te Deum ».

Un regret, quand même : le recours à un synthétiseur pour certains effets spéciaux. Passe encore pour les coups de canon et le claquement des fusils, mais quelle trivialité dans les interventions de l’orgue et des cloches !

GIOVANNI D’ALO

© MARIO WURZBURGER

On en parle
CD
Carlo Vistoli : Amor tiranno

Le Covid-19 a privé les mélomanes du concert que Carlo Vistoli devait donner, le 20 mai dernier, au Théâtre Grévin. Dommage, car s’il en est un à suivre parmi les contre-ténors qui commencent à occuper le devant de la scène, c’est bien lui.

Déjà remarqué par un précédent récital, Arias for Nicolino, chez le même éditeur, et par diverses intégrales, dont Agrippina de Haendel, chez Erato, il s’attache aujourd’hui aux amours contrariées, fréquentes dans l’opéra vénitien du XVIIe siècle, lequel, à cette époque, est loin d’être un long fleuve tranquille (l’enregistrement a été réalisé en studio, en décembre 2018).

Les passions sont exacerbées, la violence a droit de cité, la cruauté et le cynisme pointent leur nez, autant d’états perturbateurs et de désirs inassouvis pouvant conduire à la désillusion, à l’indifférence, au désespoir, voire à la mort. Apollo se désole ainsi à la vue de Dafne métamorphosée en laurier et déploie sa douleur dans des courbes mélodiques caressantes (Gli amori di Apollo e Dafne), Francesco Cavalli lui destinant des mélodies simples et finement dessinées.

Le même Cavalli montre son art du récitatif dans Erismena (juste avant son aria « Uscitemi dal cor, lacrime amare », Idraspe, drapé dans sa dignité, termine son récit par un poignant « con la -memoria mia perdi l’imago »), et suit les hésitations et l’évolution des sentiments d’Iarba, blessé dans son orgueil de constater que Didone lui préfère Enea (La Didone).

L’Ottone de Monteverdi affronte la cynique Poppea dans un duo tendu à l’extrême (L’incoronazione di Poppea, version napolitaine de 1651), et sombre dans le désespoir après avoir pensé tuer celle qui le dédaigne (version vénitienne de 1643).

Cavalli et Monteverdi se taillent la part du lion dans ce programme, avec aussi, pour ce dernier, deux extraits du Quarto Scherzo delle ariose vaghezze. Ce qui n’empêche de remarquer le court « Se ad un altro » de Diomede, extrait de La finta pazza de Francesco Sacrati, ainsi qu’une aria de Girolamo Frescobaldi offerte en bonus, puisque sans rapport avec Venise.

Ces textes, mis en musique avec élégance et simplicité, exigent de l’interprète qu’il se rappelle les exigences du recitar cantando des origines, tout en magnifiant des mélodies qui s’épanouissent au gré des humeurs des personnages. Carlo Vistoli possède au plus haut degré cette aisance du bien-dire et cette musicalité, qui font vibrer ces pages inspirées.

Sa voix est relativement large, pleine, sans passage de registre hasardeux dans les notes les plus graves, son timbre chaleureusement coloré et immédiatement attachant. Son élocution est un modèle ; il réussit à éviter toute monotonie dans l’expression, et à conserver de la liberté dans la conduite des lignes musicales.

Carlo Vistoli a, lui-même, participé à la révision et à la transcription de certaines pages, avec Filippo Pantieri, dont l’ensemble Sezione Aurea est prodigue de sonorités séduisantes. Pour le duo de L’incoronazione di Poppea, il est rejoint par Lucia Cortese, soprano dont les couleurs vocales acidulées conviennent à la future impératrice, plus ambitieuse et garce que sincère.

Aucun doute : Carlo Vistoli rejoindra sans tarder l’équipe des Jaroussky, Fagioli et consorts, dont le public est actuellement si friand.

MICHEL PAROUTY

On en parle
DVD
Adam : Le Postillon de Lonjumeau

Le Postillon de Lonjumeau, c’était l’une des Arlésiennes de l’« opéra-comique » français : on en parlait, on ne le voyait jamais. Aussi son retour Salle Favart était-il attendu. Il eut lieu en mars 2019, et ce fut un triomphe (voir O. M. n° 150 p. 58 de mai).

Efficacement filmée par François Roussillon, qui varie les angles de prises de vue pour rendre son approche plus vivante, la production ne perd rien de ses charmes. Le jeu décalé (mais pas trop) imposé à ses interprètes par Michel Fau, les décors aux couleurs saturées d’Emmanuel Charles et les costumes très chargés de Christian Lacroix (tous deux s’arrêtant aux limites du bon goût) sont les atouts de ce spectacle, dont l’exubérance bon enfant redonne de la vigueur à un répertoire que certains pensaient désuet.

Sans doute l’intrigue improbable mitonnée par Adolphe de Leuven et Léon-Lévy Brunswick ne soumet-elle pas l’auditeur à de pénibles efforts cérébraux ; mais la musique d’Adolphe Adam (1803-1856), pimpante et joyeuse, ravit par sa fraîcheur.

L’Orchestre de l’Opéra de Rouen Normandie officie dans cette coproduction entre sa maison mère et l’Opéra-Comique. Sébastien Rouland le dirige avec l’entrain et la franchise d’accent qui conviennent. Les choristes -d’Accentus ont l’air de bien s’amuser, et tout autant la troupe de solistes, jusqu’aux plus petits rôles : le Bourdon faux prêtre de Julien Clément, le Louis XV sorti d’un dessin animé de Yannis Ezziadi.

Laurent Kubla met sa truculence au service de Biju, le forgeron attiré par les planches. Franck Leguérinel, toujours une valeur sûre, est un désopilant Marquis de Corcy, le (presque) « méchant » de l’histoire. Florie Valiquette est aussi charmante en paysanne délurée qu’en nouvelle riche ; le timbre est un peu pointu, mais la voix est facile et légère.

Michael Spyres, enfin, confirme sa connaissance et son amour d’un style et d’un genre qui ont encore besoin d’être défendus, même si, dans les dialogues, son élocution est encore hésitante. Son aisance vocale, son ardeur à affronter les suraigus n’ont aucune peine à séduire l’auditoire.

Michel Fau, signataire d’une mise en scène ne connaissant pas de temps mort et toujours prêt à endosser les travestissements les plus inattendus, n’a pu résister aux clins d’œil de Rose, la suivante : robe à paniers, perruque gigantesque, plumes, il est impayable.

Tous portent l’art du divertissement à son plus haut degré.

MICHEL PAROUTY