opéra Numéro 155
Novembre 2019

Entretien, actus, brèves

© JEAN-BAPTISTE MILLOT

Entretien

Numéro 155

Stéphanie d'Oustrac

Carmen au Festival de Glyndebourne (2015). © ROBERT WORKMAN

Cet automne, l’actualité de la mezzo-soprano française est dominée par la sortie de son nouvel album, chez Harmonia Mundi, accompagnée d’un concert de lancement, à l’Amphithéâtre de la Cité de la Musique-Philharmonie de Paris, le 20 novembre. Côté opéra, sa prochaine prise de rôle sera Donna Elvira dans Don Giovanni, au Palais Garnier, du 21 mars au 24 avril 2020.

Votre nouvel enregistrement pour Harmonia Mundi s’intitule Une soirée chez Berlioz. Comment l’idée d’un tel programme est-elle née ?

La proposition est venue de Christian Girardin, le directeur de production chez Harmonia Mundi, de la musicologue Fannie Vernaz et de Bruno Messina, le grand spécialiste français de Berlioz. Ils ont trouvé les partitions, et fait une sélection selon les tessitures, les textes, la diversité mélodique, dans un souci de varier les atmosphères et les couleurs, avec, bien entendu, la participation des musiciens qui m’accompagnent : Thibaut Roussel joue la guitare Grobert que Paganini avait offerte à Berlioz, instrument de 1830 pour lequel il a eu un coup de cœur, tandis que Tanguy de Williencourt touche, lui, un piano Pleyel de 1842 – les deux sont conservés au Musée de la Musique.

Comme me l’a dit Christian Girardin, on oublie souvent que, pour Berlioz, la guitare a été un instrument de travail essentiel ; n’étant pas pianiste, il a beaucoup composé à la table ou avec l’aide de la guitare…

C’est vrai ; il a aussi effectué beaucoup d’arrangements et d’accompagnements pour cet instrument, qui est donc très présent dans notre disque. Si le piano est alors le favori des salons, la guitare est plus amicale, plus intime. Nous avons d’ailleurs inclus quelques pages pour guitare seule ou pour piano, dont des transcriptions d’airs de Berlioz, dues à son ami Liszt.

François Devienne, Nicolas Dalayrac, Dominique Della Maria, Jean-Antoine Meissonnier… Des musiciens connus en leur temps, mais bien oubliés aujourd’hui. Comment décririez-vous leurs partitions ?

Ce sont des romances, des chansons, donc des partitions délicates, même si certains textes sont très truculents. Quelques-unes mettent à contribution le violoncelle, le cor naturel, la harpe. Il faut s’amuser avec, leur donner du relief tout en respectant leur simplicité, qui est parfois confondante, et surtout ne pas chercher à leur apporter un poids qu’elles n’ont pas ; le fait de venir du baroque m’a aidée, car c’est un répertoire qui m’a appris à me sentir libre. C’est vrai que Dalayrac, par exemple, n’est pas vraiment mon pain quotidien, c’était donc un défi de me demander ce que je pouvais en faire. Mais comme je vous l’ai dit, ce disque est, avant tout, un travail d’équipe. Nous donnerons ce programme à l’Amphithéâtre de la Cité de la Musique, le 20 novembre prochain ; j’aimerais vraiment qu’un jour, nous puissions le proposer dans un salon, pour retrouver l’esprit de ce temps passé.

Que dire des pages de Berlioz lui-même ?

Nous avions envie de présenter une facette de lui que les gens ne connaissent quasiment pas, un visage enjoué, léger, bien loin du romantisme dramatique et, plus encore, de l’auteur de fresques impressionnantes, comme Les Troyens. Ainsi, Le Jeune Pâtre breton (tiré de Fleurs des landes), l’Élégie en prose (extraite des Neuf Mélodies irlandaises) ou La Captive (sur un poème de Victor Hugo) sont des œuvres sans prétention, et nous devions les interpréter avec une simplicité proche du quotidien.

Berlioz est un compositeur avec lequel vous semblez avoir des liens étroits…

Je pense que ma vocalité se prête bien à son écriture, parfois compliquée mais toujours très vocale, même lorsqu’il sollicite les extrêmes. Il lui arrive de vouloir traiter la voix comme un instrument, mais en même temps, il ne se départit jamais de son sens du théâtre. Les Nuits d’été accompagnées au piano, c’est tout autre chose qu’avec l’orchestre, mais on chante toujours différemment selon le jeu du pianiste, les instruments, les personnages que l’on souhaite incarner. On est tenté de se mêler aux sonorités orchestrales ; le piano impose davantage d’intimité. Tout dépend de la salle, des partenaires, de nos propres forces… mais aussi de nos faiblesses !

Au Festival de La Côte-Saint-André, cet été, vous avez incarné Orphée dans la version de l’opéra de Gluck révisée par Berlioz, en 1859, à l’intention de Pauline Viardot…

J’avais abordé cette version d’Orphée et Eurydice à Bruxelles, en 2014, sous la direction d’Hervé Niquet et dans une mise en scène de Romeo Castellucci. J’aime énormément cette musique, un peu haute parfois pour moi, mais tout dépend du diapason adopté. Curieusement, je n’ai jusqu’à présent chanté le rôle qu’en français, on ne me l’a jamais proposé en italien.

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Actus / brèves

DVD , CD , Comptes rendus - Numéro 155

On en parle
DVD
Barber : Vanessa

Avec cette mémorable production, filmée à Glyndebourne, à l’été 2018 (voir O. M. n° 143 p. 43 d’octobre), Vanessa fait une entrée remarquée au catalogue DVD, et tout est réuni pour faire de cette première un modèle du genre.

Keith Warner rêvait depuis longtemps de monter l’ouvrage. Il signe une mise en scène passionnante, réussissant à montrer tout à la fois ce que le spectateur attend – l’histoire dans sa simplicité originale, avec sa tension strindbergienne intrinsèque –, mais aussi des pistes de lectures additionnelles, jamais dépourvues de pertinence.

Dans les décors et costumes extrêmement raffinés d’Ashley Martin-Davis, qui situent l’action à l’époque de la création de l’œuvre (1958), le spectateur est fasciné par le jeu permanent des vidéos en noir et blanc, des silhouettes derrière les glaces sans tain et des ombres chinoises.

Cette dimension hitchcockienne – le film Vertigo (Sueurs froides), exactement contemporain de Vanessa, est cité à raison comme référence – est remarquablement respectée par la réalisation de François Roussillon, qui permet d’échapper aux traditionnels plans introductifs de la façade du théâtre et du public s’installant dans la salle, pour faire entrer le spectateur directement dans le vif du mystère.

La direction de Jakub Hrusa (nous avions assisté à l’une des deux représentations confiées à Leo McFall) est à la fois subtile et intense, et le London Philharmonic livre une prestation impeccable.

La distribution est de tout premier plan : formidable Vanessa d’Emma Bell, superbe actrice dotée d’un timbre somptueux, d’un souffle impressionnant et d’une projection sans faille ; lignes vocales raffinées et expressives pour la charismatique Erika de Virginie Verrez ; parfaite Vieille Baronne de Rosalind Plowright ; excellent Vieux Docteur de Donnie Ray Albert.

Parfois moins sûr dans l’intonation, comme dans la prononciation de l’anglais, l’Anatol d’Edgaras Montvidas évolue un cran en dessous, sans déparer cette remarquable réussite.

NICOLAS BLANMONT

On en parle
CD
Lea Desandre : Vivaldi

Premier disque du tout nouvel ensemble Jupiter, fondé et dirigé par le luthiste Thomas Dunford, ce délectable florilège vivaldien montre à quel point les nouvelles générations d’interprètes de la musique baroque ont de la personnalité, de la ressource et de l’imagination.

Sans être exclusivement un récital dédié à la production vocale du compositeur – quelques pages concertantes pour basson, violoncelle ou luth, l’émaillent de manière substantielle –, ce programme, illuminé par le timbre prenant de Lea Desandre, se déploie au fil de sept airs devenus des « classiques » depuis la parution, il y a vingt ans, du Vivaldi Album de Cecilia Bartoli (Decca).

On retrouve avec grand plaisir la jeune mezzo franco-italienne, dont Sara Mingardo, son professeur, a su épanouir les si belles aptitudes. Dès l’entêtant « Gelido in ogni vena », tiré de Farnace, la couleur et la profondeur de l’instrument captivent par leur fusion naturelle, la voix se déployant avec une éloquence exquise, sans jamais surjouer l’affect. Du coup, la charge émotionnelle de chaque air se révèle remarquablement maîtrisée, même si un surcroît d’abandon n’aurait pas nui aux lignes obstinées de Cum dederit, extrait du célèbre psaume Nisi Dominus.

Le virtuose « Armatae face et anguibus », comme le mélancolique « Veni, veni me sequere fida », tous deux issus de Juditha triumphans, offrent à Lea Desandre la possibilité de montrer à quel point elle sait dompter les versants contrastés d’un même ouvrage : le premier atteste d’une vélocité toujours au service de l’émotion, le second met en lumière la beauté et la ductilité constitutives du timbre.

Par sa générosité touchante, la voix transcende sans peine les soupirs amoureux de « Vedro con mio diletto » (Giustino), dont certains contre-ténors au chant dit « angélique » ont jusqu’ici fait leur miel. Avec Lea Desandre, point d’effet séraphique, mais un émoi éminemment sensuel et pudique : par son lyrisme suave et retenu, l’air s’en trouve magnifié.

Les deux dernières plages du disque explorent à nouveau l’antagonisme possible des effusions vocales chez Vivaldi. Le sinueux « Mentre dormi, Amor fomenti » (L’Olimpiade) agrège à lui seul quelques-unes des qualités les plus vives de la jeune mezzo : un sens de la respiration inné, un vibrato délicieux, une émotion à fleur de peau, une diction sûre et charnelle.

L’impétueux « Agitata da due venti » (Griselda) consacre enfin son enivrante vélocité : toujours nourries mais très percutantes, ses vocalises n’assèchent jamais le discours musical ; au contraire, elles l’exaltent en lui donnant une densité inédite.

Que dire des musiciens membres de l’ensemble Jupiter ? Ils illuminent tout simplement, de leur enthousiasme instruit, ces œuvres maintes fois entendues. Le basson volubile de Peter Whelan, le violoncelle incisif de Bruno Philippe, le luth arachnéen de Thomas Dunford, témoignent d’une ferveur contagieuse, dont le « ghost track » (« We are the ocean, each one a drop », piste 17) est aussi, dans son genre, un condensé d’intelligence, de passion et de liberté.

CYRIL MAZIN

On en parle
Comptes rendus
Les Indes galantes à la Bastille

Opéra Bastille, 30 septembre

Beaucoup de bruit pour rien – encore qu’en cette troisième représentation, le public n’ait pas couvert la « Chaconne » finale de ses applaudissements, ainsi que l’ont rapporté les échos de la première… Et, surtout, rien de neuf. José Montalvo et Dominique Hervieu avaient, en effet, déjà eu l’audace de marier Rameau et le hip-hop dans Les Paladins, au Châtelet, en… 2004.

Pour ses débuts de metteur en scène lyrique, le jeune artiste et vidéaste français Clément Cogitore a eu une sensation, celle que « Les Indes galantes racontaient l’histoire de jeunes gens dansant au-dessus d’un volcan » – d’où le cratère parfois fumant qui occupe le centre du plateau –, et une intuition, celle que « cette musique pouvait accueillir d’autres corps, d’autres énergies et d’autres tensions que ceux habituellement convoqués sur une scène d’opéra ».

Certes. Mais voilà qui est un peu court pour tenir la distance sur un spectacle de trois heures et quart. Car, pas un instant, Clément Cogitore ne semble chercher à tendre, ni même à tracer, un arc dramaturgique reliant le Prologue et les quatre « entrées », dont aucune n’a vraiment l’étoffe d’une tragédie miniature – ce qu’avait réussi Laura Scozzi, dans sa proposition autrement plus fantasque et impertinente, créée au Capitole de Toulouse, en 2012.

Bien sûr, l’explosion d’énergie de la très fameuse « Danse des Sauvages » – qui réitère, sans le dupliquer, le « Battle de Krump » du court-métrage réalisé par Clément Cogitore pour la 3e Scène de l’Opéra National de Paris – est assez électrisante. Mais elle arrive bien tard – et il convient de ne pas sous-estimer, ici, le pouvoir euphorisant de la musique elle-même.

Peu ou pas d’interaction entre corps chantants et dansants, un vocabulaire chorégraphique – que Bintou Dembélé veuille bien nous absoudre d’employer un terme qu’elle récuse – d’autant plus limité, a fortiori pour qui ne maîtrise pas les différences censément subtiles entre ces formes d’expression urbaine que sont le Krump, le Voguing ou le Popping, qu’il est employé avec parcimonie.

Des poncifs, en revanche – Hébé en papesse de la mode peroxydée, dans un Prologue qui vire au défilé –, une poignée d’images rien moins qu’impérissables, et autant d’effets plus ou moins attendus, car dans l’air du temps. Et puis, une esthétique lugubre qui ferait presque regretter le kitsch saturé de clichés de la production d’Andrei Serban, au Palais Garnier, en 1999. Parce que la fête n’est « qu’un écran, un leurre destiné à faire oublier les tremblements de terre, les tempêtes et les naufrages » ?

Sans doute faut-il comprendre que ces jeunes encapuchonnés qui peuplent la jungle urbaine, ce cœur palpitant de notre monde globalisé où subsiste l’altérité, et n’ont, en principe, pas droit de cité au-delà du parvis de l’Opéra, sont les descendants des « bons Sauvages » du siècle des Lumières. Voyez, élites déconnectées de la rue, oui, voyez comme ils dansent ! Quand bien même les intentions seraient pures et sincères, le soupçon de démagogie – involontaire ? – pèserait sur la réalisation.

Dommage, aussi, que les solistes paraissent à ce point livrés à eux-mêmes, dont la réunion brille, sur le papier du moins, de l’éclat du renouveau de l’école de chant française. Mais tous ne sont pas égaux devant Rameau qui, malgré la Bastille, garde ses exigences en matière de style, de diction, d’émission même.

Parmi ces messieurs, il faut excepter Mathias Vidal, sa projection toujours intrépide, et cette tension de la ligne qui se mue en brillante éloquence. Stanislas de Barbeyrac, en revanche, devrait abandonner le répertoire antérieur à Gluck, qui le pousse à forcer un registre supérieur encore plus problématique ici qu’ailleurs, sans mettre en valeur ses inestimables qualités.

Fallait-il vraiment trois barytons ? Florian Sempey passe presque inaperçu en Bellone, mais fait tout, avec son panache habituel, à la limite du cabotinage, pour distinguer Adario. Pas plus en Osman qu’en Ali, Edwin Crossley-Mercer ne se départit de son allure de bel indifférent. Alexandre Duhamel, enfin, ne ménage pas ses efforts en Huascar, mais l’épaisseur du trait ne vaut pas noirceur, d’autant que l’intonation vacille.

Jodie Devos se cherche à cet égard une stabilité, qu’elle retrouve in extremis en Zaïre, tandis que Julie Fuchs rayonne autant que possible, même si le « Vaste empire des mers » d’Émilie profiterait d’un soprano plus central. Sabine Devieilhe atteint donc seule l’état de grâce, parant le « Viens, hymen » de Phani d’une poésie hors du temps qui, rare moment d’osmose, inspire aussi la scène.

Triomphe absolu, enfin, pour Leonardo Garcia Alarcon, dont les ensembles – Cappella Mediterranea, en formation d’élite de 55 -musiciens, et Chœur de Chambre de Namur – relèvent le défi acoustique sans jamais renoncer à leur éblouissante limpidité. Rien ne transparaît, chez le chef helvético-argentin, de sa tendance à sacrifier, dans le « dramma per musica » du XVIIe siècle, la rhétorique à une séduction un peu facile. Ses Indes galantes sont un modèle de pulsation, d’élan, de précision des contours, et de délicatesse.

Rien de neuf, vraiment ? Si, Rameau !

MEHDI MAHDAVI