opéra Numéro 163
Juillet-août 2020

Entretien, actus, brèves

© TOURISMUS SALZBURG GMBH/G.BREITEGGER

Entretien

Numéro 163

Nuit d'étoile à Orange

© DR

Ce sera l’unique réunion de superstars de l’art lyrique en France, cet été. Le 1er août, en soirée, France 5 diffusera le concert filmé sans public, quelques jours plus tôt, au Théâtre Antique, pour lequel Jean-Louis Grinda, directeur des Chorégies, s’est assuré le concours de Cecilia Bartoli, Karine Deshayes, Aleksandra Kurzak, Roberto Alagna, Jonas Kaufmann et Ludovic Tézier ! Accompagnés au piano par l’excellent David Zobel, ces six vedettes seront rejointes par deux espoirs de la jeune génération française, lauréats du Concours International de Chant de Clermont-Ferrand, en 2019 : la soprano Solen Mainguené, native d’Orange, et le ténor Jean Miannay.

Roberto Alagna
Quels ont été pour vous les points négatifs, mais aussi positifs, du confinement ?

Pour nous tous, cette période est dure sur le plan économique. Cet arrêt brutal a également soulevé un certain nombre de questions, sur ce qui allait advenir des plus précaires, de notre art et de notre corporation, nous solistes d’opéra. Car depuis la crise de 2008, les difficultés n’ont cessé de s’accentuer. En revanche, j’ai pu profiter de ce temps pour remettre la maison en état et jardiner. Faire la classe chaque jour à ma fille Malèna a été un bon entraînement, puisque je vais me charger de sa scolarité pour le primaire. Je ne pensais pas en être capable, mais je me suis aperçu que j’avais suffisamment de patience. Maintenant que je suis entré dans ce rôle, il me plaît assez !

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Cecilia Bartoli
Comment avez-vous vécu cette crise sanitaire ?

C’est une période vraiment terrible que nous venons de traverser. Surprenante, aussi. Parce que la pandémie, qui n’a rien, historiquement, d’un phénomène inédit, s’est propagée beaucoup plus vite que les précédentes, du fait de la globalisation. La crise nous a donc tous frappés quasiment en même temps. Et nous n’étions pas prêts pour cela. Comment se fait-il qu’en 2020, avec toute la technologie qui nous entoure, nous nous soyons retrouvés à court de masques dans les hôpitaux ? Cette situation est d’une absurdité qui m’a bouleversée !

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Karine Deshayes
Comment avez-vous traversé cette période inédite ?

Insolite, même ! Quand tout s’arrête, du jour au lendemain, alors qu’on est habitué à enchaîner les productions quasiment sans prendre de vacances, on ne peut qu’éprouver un choc. D’autant qu’on se demande forcément combien de temps pareille situation va durer, et quand la reprise aura lieu – nous n’en savons d’ailleurs toujours pas plus dans notre secteur. Mais puisque les trains vont pouvoir à nouveau faire le plein, pourquoi serait-il inconcevable de réunir quelques centaines de personnes, pendant une heure, dans une salle de spectacle ? Je suis restée confinée chez moi, à Paris. Et comme beaucoup de mes collègues, j’ai ressenti la nécessité de prendre des nouvelles, d’échanger, de se rassembler aussi. C’est grâce à cet élan qu’est née l’association « UNiSSON », avec le désir de créer un espace de dialogue, et de venir en aide à ceux que la crise a mis en grande difficulté, en défendant les droits et les intérêts de chacun.

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Ludovic Tézier
Alors que vous avez pris la plume, à plusieurs reprises, pour défendre votre art, quel a été l’impact du confinement sur votre vie personnelle ?

J’ai été surpris, moins par l’irruption de ce virus un peu inattendu et l’enchaînement des événements, que par l’hyperactivité démesurée dans les réactions qui en ont découlé. Les conséquences, tant sanitaires qu’économiques, n’ont rien d’extraordinaire. Comme dans toute grande crise – et la France a connu des moments tragiques –, la désunion s’est révélée, alors qu’elle était déjà là de manière latente. Certains disent que le confinement a sauvé le monde, d’autres affirment qu’il l’a enfoncé. L’histoire jugera. Je suis, pour ma part, très légaliste, et me suis donc enfermé à Paris avec les miens, en restreignant nos sorties. Nous avons la chance d’habiter un appartement, sinon immense, du moins très douillet, avec une très jolie fenêtre laissant entrer beaucoup de lumière, et un très pratique vélo d’appartement pliable, grâce auquel j’ai pu entretenir, non ma ligne de sylphide, qui a disparu il y a bien longtemps, mais mes jambes et mon cœur, tout en me vidant la tête. Nous avons, comme tout le monde, suivi les actualités – car, de même qu’en 1940, les gens pointaient des punaises sur les cartes de France pour voir l’invasion arriver, nous tenions à être renseignés sur la façon dont les choses évoluaient par région. Une fois que la propagation s’est stabilisée au gros tiers Nord-Est du pays, nous nous sommes un peu coupés de l’information continue. Inutile de s’intoxiquer avec ces vérités qu’on dément le lendemain, pour nous les resservir le surlendemain ! Cette crise a, en effet, donné lieu à un cirque déplorable, et assez insupportable à vivre au quotidien. L’idée n’était pas de prendre ou non de la chloroquine, mais de ne pas avoir à prendre de médicament du tout, et nous avons fait tout ce qu’il fallait pour.

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Actus / brèves

CD , DVD - Numéro 163

On en parle
CD
Stéphanie d’Oustrac : Portraits de la Folie

Stéphanie d’Oustrac a, dès longtemps, franchi les frontières des terres baroques qui ont vu éclore son exceptionnel talent. Elle n’en est pas moins demeurée fidèle à ce répertoire, comme aux ensembles qui l’ont accompagnée dans l’exploration de ses différents rivages, ainsi qu’en témoigne sa collaboration avec Amarillis.

Après un récital consacré à la figure de Médée (Médée furieuse, Ambroisie/Naïve, 2007), puis la mise en miroir de la Vierge Marie et de Didon (Ferveur et Extase, Ambronay, 2011), la mezzo-soprano française retrouve Héloïse Gaillard pour ces Portraits de la Folie, gravés en studio, en septembre-octobre 2019. Tantôt enjouée, et peut-être grimaçante, tantôt éperdue, parfois furieuse aussi, le programme révèle les facettes les plus contrastées d’une Folie qui va, dès lors, bien au-delà de l’allégorie.

Au fil d’une dramaturgie musicale mêlant les langues et les styles de l’Europe de la fin du XVIIe et du début du XVIIIe, Stéphanie d’Oustrac revêt ces masques avec l’aisance du caméléon, à la fois immédiatement reconnaissable et éminemment diverse dans ses incarnations. Car l’artiste nous entraîne bel et bien, en dépit de l’effectif instrumental intime, au théâtre, et fait d’un air, d’un récitatif de cantate, une grande scène tragique – pourquoi, menue réserve, n’avoir d’ailleurs pas gravé dans son intégralité la Sémélé de Destouches, dont les fragments encadrent un extrait de l’opéra composé par Marin Marais sur le même sujet ?

From silent shades et From rosy bow’rs de Purcell ne sont rien moins que des miniatures quand, plutôt qu’un falsettiste souffreteux ou une soprano pointue, un instrument aussi pulpeux s’en empare, osant appliquer le timbre en pleine pâte, sans pour autant brouiller les contours.

Puisant dans une palette dynamique et chromatique infinie, que porte à ébullition un vibrato palpitant, le trait, ample autant que précis, en français comme en italien – en anglais aussi, une fois admis que l’accent n’est guère idiomatique –, se déploie en un geste expressif flamboyant, et néanmoins subtil. Sans doute parce que l’art de Stéphanie d’Oustrac est étranger à l’artifice et à l’afféterie, donnant à ces pages une immédiateté aux antipodes de ces précieux joyaux du temps jadis, que trop de mesure et pas assez de voix rendaient, sinon ennuyeux, du moins gentiment décoratifs.

La cantate Ah ! crudel, nel pianto mio de Haendel dépasse ainsi les conventions de la poésie arcadienne, pour mettre à nu la féminité blessée d’une héroïne digne d’Agrippina ou Alcina, grâce aux reliefs exacerbés d’un chant bouleversant d’authenticité. Et d’autant plus intense que le dialogue avec l’ensemble Amarillis, qui colle à son interprète fétiche comme une seconde peau, confine à l’alchimie.

MEHDI MAHDAVI

On en parle
CD
Massenet : Don César de Bazan

En mars 2016, à Paris, au Théâtre de la Porte Saint-Martin, les amateurs de raretés lyriques découvraient Don César de Bazan de Massenet (voir O. M. n° 117 p. 61 de mai). Une agréable surprise pour les mélomanes ; et une réussite à mettre au compte de la compagnie Les Frivolités Parisiennes, spécialiste de ces résurrections.

Le 30 novembre 1872, date de la création de l’ouvrage, à -l’Opéra-Comique, le futur auteur de Werther est âgé de 30 ans. À son actif, si l’on excepte les titres perdus ou inachevés, La Grand’Tante, un acte donné sur la même scène, en 1867. Don César de Bazan, « opéra-comique » sur un livret de Jules Chantepie, Dumanoir et Adolphe d’Ennery, est tiré d’une pièce de théâtre de ce dernier (1844), qui connut un tel succès qu’elle donna lieu à d’autres œuvres musicales (dont Maritana de William Vincent Wallace), ainsi qu’à plusieurs adaptations cinématographiques, dont une, muette, Rosita d’Ernst Lubitsch, en 1923. Don César, l’un des personnages du Ruy Blas de Victor Hugo (1838), n’aurait sans doute jamais pensé avoir une telle postérité !

Un handicap pèse sur ce premier enregistrement, réalisé en février 2019 : l’absence totale des dialogues parlés, essentiels aux lois du genre. Du coup, on oublie la continuité dramatique, pour se contenter d’une succession de numéros.

Un dommage relatif, toutefois, car le charme de la musique opère vite. Les ensembles sont bien troussés, le duo de barytons (« Me marier ! ») ne manque pas d’originalité, dans sa bouffonnerie discrète, et le « Duo nocturne » de Maritana et Lazarille (« Aux cœurs les plus troublés ») est un pur joyau.

Ajoutez à cela des airs aux mélodies séduisantes, dont le ton diffère selon les personnages : tendre et juvénile pour Lazarille (rôle en travesti), gratifié d’une « Berceuse » et d’une « Romance », à l’acte II ; gracieusement virtuose pour Maritana, dès son entrée (« Ballade aragonaise ») ; d’allure franche pour Don César (« Partout où l’on chante ») ; plus sentimentale pour Charles II (« Que de ta lèvre en fleur »).

Sous la direction musicale de Mathieu Romano, la distribution -réunie pour le disque, au Théâtre Impérial de Compiègne, coproducteur, surpasse nettement celle de la Porte Saint-Martin. L’ampleur vocale et l’assurance de Laurent Naouri sont bien celles de Don César, et Christian Helmer, l’autre baryton, est tout aussi mordant de timbre et de diction en Don José.

Thomas Bettinger, ténor franc et viril, campe un Charles II dont le chant serait encore plus attrayant s’il était moins serré dans les notes de passage et l’aigu. La mezzo Marion Lebègue déploie une ligne impeccable et émouvante dans les pages au galbe mélodique irrésistible qui lui sont réservées. Et la soprano Elsa Dreisig, voix brillante, légère et fruitée, est délicieuse en chanteuse des rues qu’on devine ravissante.

Un enrichissement de bon aloi dans la discographie de Massenet, et un divertissement dont la présence sur les scènes en quête de nouveauté ne serait pas usurpée.

MICHEL PAROUTY

On en parle
DVD
Purcell : King Arthur

Ouvrage éminemment hybride, King Arthur, créé à Londres, en 1691, mêle avec brio texte parlé, airs chantés et interludes musicaux. Classée comme « semi opera », cette partition protéiforme relate, non sans humour, les tribulations d’Arthur le Breton s’opposant à Oswald le Saxon. La conquête de la Bretagne et, plus encore, celle du cœur de la désirable Emmeline demeurent les axes fondamentaux du livret touffu écrit par John Dryden.

Si l’on compte sur les doigts de la main les adaptations scéniques filmées de l’œuvre (Hervé Niquet, avec Shirley & Dino, en 2009, chez Glossa, Nikolaus Harnoncourt, avec Jürgen Flimm, en 2004, chez EuroArts), celle de Sven-Eric Bechtolf et Julian Crouch, captée au Staatsoper de Berlin, les 19 et 21 janvier 2017, est assurément la plus originale, d’un point de vue dramaturgique. Le déplacement de l’action durant la Seconde Guerre mondiale permet, en effet, au spectateur de vivre une sorte de rêve/cauchemar éveillé : Arthur est montré enfant et orphelin, son père venant de mourir dans ce qui semble être un accident d’avion.

Tour à tour poétique, féerique et même parfois spectaculaire, cette production se distingue visuellement par une alternance très subtile des climats. À la fois loufoque, poignante et désinvolte, la mise en scène s’autorise ainsi des allégories poussées, sans jamais sombrer dans la caricature.

Il faut dire que l’esthétique globale du spectacle est une pure merveille. Ingénieuse et exquise, elle façonne chaque tableau avec une rare efficience : que ce soit les costumes de Kevin Pollard, les éclairages d’Olaf Freese, les habillages vidéo de Joshua Higgason ou la chorégraphie de Gail Skrela, tout ici participe de l’enchantement. Seuls les dialogues, en allemand, apparaissent pour le moins exotiques. Il fallait toutefois s’y résoudre, pour pouvoir distribuer quelques comédiens célèbres outre-Rhin.

L’idéal plateau vocal réuni autour de René Jacobs et la prestation instrumentale acérée de l’Akademie für Alte Musik Berlin contrebalancent, sans problème, ces perturbants aménagements linguistiques. Les deux sopranos, les deux ténors, les deux barytons et le contre-ténor font face avec maestria aux excellents comédiens, tous très à l’aise et convaincants. On distinguera, cependant, le talent et le charme d’Anett Fritsch, dont chaque intervention est un miracle d’équilibre.

Comme le faisait remarquer judicieusement Laurent Vilarem, dans son compte rendu de la représentation du 17 janvier 2017 (voir O. M. n° 126 p. 41 de mars), l’autre grand triomphateur est, sans nul doute, l’orchestre. Sans cesse repoussé dans ses retranchements, intimistes ou expansifs, il se montre d’une ductilité simplement prodigieuse. Il faut dire que René Jacobs entretient, depuis longtemps, d’évidentes affinités avec la formation berlinoise. En résulte un spectacle où communion est le maître-mot.

Le King Arthur de référence en DVD.

CYRIL MAZIN