opéra Numéro 175
Septembre 2021

Entretien, actus, brèves

© DARIO ACOSTA

Entretien

Numéro 175

Clémentine Margaine

Après un été marqué par ses débuts dans Il trovatore, à Rome, et une invitation au « Concert de Paris », le 14 juillet, au pied de la Tour Eiffel, la mezzo française incarnera le rôle bref, mais essentiel, de la Sphinge dans la nouvelle production d’Œdipe de Georges Enesco, à l’Opéra Bastille, à partir du 23 septembre. L’occasion de faire le point sur une carrière entamée sous le signe de Carmen, qui s’ouvre désormais à Verdi et, bientôt, Wagner.

Votre voix, par son étendue et son ampleur, est de celles qui, en France du moins, ont tendance à faire peur. Avez-vous été confrontée à ce type d’appréhension, alors que vous-même deviez, sans doute, apprivoiser cet instrument ?

On m’a toujours fait sentir, pendant mes études au CNSMD de Paris, que j’avais un grand instrument. Comme si c’était un peu une tare, et sans vraiment m’apporter les clés – alors que cela me semblait plutôt une qualité pour chanter de l’opéra ! Mais j’ai eu la chance de rencontrer Chantal Mathias, qui a été la première enseignante à me dire que ma voix n’était pas énorme, mais simplement suffisante pour un certain répertoire, et que je devais être d’autant plus attentive à la soutenir par une technique sûre. Après ma sortie du Conservatoire, j’ai remporté la « Victoire de la Musique Classique » 2011, dans la catégorie « Révélation Artiste Lyrique », que je n’ai pas vraiment pu mettre à profit, parce que c’est à ce moment-là que je suis partie en troupe, en Allemagne.

Ce départ était-il mûrement réfléchi, ou le résultat d’un concours de circonstances ?

Alors que je faisais une production à Magdebourg, qui me semblait la ville la plus déprimante de l’univers, j’ai appelé mon agent pour qu’il me trouve quelque chose à faire pendant les jours de repos – même une simple audition ! Il m’a donc envoyée à Berlin, chanter pour Christoph Seuferle, directeur pour l’opéra du Deutsche Oper. Pour la première fois de ma vie, j’ai tout de suite senti qu’il se passait quelque chose : j’ai vu quelqu’un qui a cru en moi – et m’a fait une offre tout de suite après, sans consulter personne… C’était un contrat en troupe, et le rôle-titre de Carmen ! En France, on ne me proposait que Mercédès… Je n’ai donc pas réfléchi longtemps. Je savais que j’étais arrivée au bout de mes études. J’avais un professeur formidable qui m’accompagnait. Et il fallait que j’apprenne mon métier. La troupe était exactement ce dont j’avais besoin, avec à la fois des prises de risques, dans des emplois un peu exposés (le Compositeur dans Ariadne auf Naxos, Anna dans Les Troyens), et des parties plus tranquilles, qui me permettaient d’observer le travail de chanteurs confirmés (Maddalena dans Rigoletto, Flosshilde et Grimgerde dans Der Ring des Nibelungen). Et quel bain de musique que Berlin ! Pendant deux ans, j’ai passé toutes mes soirées libres, soit dans l’une des maisons d’opéra, soit à la Philharmonie.

Actus / brèves

CD - Numéro 175

On en parle
CD
Sémiramis de Destouches

Le voici enfin au disque, le choc « Grand Siècle » de l’année 2018 ! Au Festival d’Ambronay, l’efficacité dramatique et la beauté de cette partition nous avaient ébloui (voir O. M. n° 145 p. 61 de décembre). Dans Sémiramis (Paris, 1718), tout l’héritage Lully est présent, mais avec une grâce de timbres et une effervescence mélodique qui ont des souplesses « Régence ».

Dans cet enregistrement réalisé sur le vif, à l’Opéra Royal de Versailles, le 4 mars 2020, on retrouve le travail précis et inspiré de Margaux Blanchard, Sylvain Sartre et l’ensemble Les Ombres. Représentative de la nouvelle génération baroque, cette formation offre un jeu dense, aux pupitres impeccables. Le rendu est festif, autant que tragique. À cet égard, l’impressionnante « Chaconne » de l’acte I fascine, tout comme les passages de magie.

« Pompeux apprêts », la grande scène de Sémiramis ouvrant l’opéra, relève à la fois du monologue d’Armide (1686) et de la déploration de Télaïre dans Castor et Pollux (1737). Mais là où Rameau raisonnera, André Cardinal Destouches (1672-1749) laisse couler la passion, par exemple dans ce surprenant final tissé de détresse, qui voit la reine s’éteindre dans le silence. Peu de pompe, mais une véracité du sentiment, où le compositeur anticipe Gluck.

L’impeccable Chœur du Concert Spirituel, préparé par Hervé Niquet, est à l’œuvre. Dans le rôle-titre, l’impériale Eléonore Pancrazi succède à Judith van Wanroij, qui l’avait recréé à Ambronay. Le timbre fruité d’Emmanuelle de Negri ne cesse de ravir en Amestris, la seule minute que dure « J’immole aux dieux le printemps de mes jours », à l’acte IV, s’avérant un modèle de phrasé.

Mathias Vidal campe un héros pugnace, possédant les attaques d’un Paul Agnew et les couleurs d’un Juan Diego Florez, bien qu’on puisse lui reprocher un manque de subtilité, l’interprète se refusant à laisser respirer son Arsane. En Zoroastre, Thibault de Damas succède à Joao Fernandes. Le bronze de la voix porte un enthousiasmant acte infernal.

Cette Sémiramis, surgie des bibliothèques après trois siècles d’oubli, est bien une redécouverte majeure du répertoire de l’Académie Royale de Musique, dans les années séparant la mort de Lully (1687) et l’avènement de Rameau (1733), au même titre que la Sémélé de Marin Marais ou l’Ulysse de Jean-Féry Rebel.

VINCENT BOREL