opéra Numéro 162
Juin 2020

Entretien, actus, brèves

© BERNARD MARTINEZ

Entretien

Numéro 162

Patricia Petibon

Confinée chez elle, la soprano française a accepté de répondre aux questions d’Opéra Magazine, au lendemain de la sortie de son nouveau récital, L’Amour, la Mort, la Mer, chez Sony Classical. L’occasion, pour Patricia Petibon, de faire le point, après vingt-cinq années de carrière, sur ses aspirations, ses passions, ses rêves et, bien sûr, ses projets. Michel Franck, le directeur général du Théâtre des Champs-Élysées, lui offre deux magnifiques prises de rôles, la saison prochaine, avec ses deux metteurs en scène préférés : Salome, du 14 au 24 novembre 2020, avec Krzysztof Warlikowski ; puis Elle dans La Voix humaine, du 6 au 14 mars 2021, avec Olivier Py. Le dernier opéra de Poulenc sera couplé avec une création de Thierry Escaich, Point d’orgue, à la fois suite et miroir du monologue, où Elle renouera le dialogue avec Lui.

Inévitablement, je dois vous demander comment vous vivez le confinement auquel doit se conformer le pays, pendant cette période d’épidémie (1)…

Sur bien des plans, c’est une expérience étrange. Mais le confinement est depuis longtemps dans l’imaginaire des artistes, qui le choisissent comme une voie particulière, un chemin à emprunter. En ce qui me concerne, j’ai toujours voulu m’immerger dans un univers de beauté qui donne du sens à la vie et permet de grandir à travers les épreuves. La culture est fondamentale pour nourrir l’esprit. L’important, c’est d’être dans la transmission, de répondre à l’appel de quelque chose qui pourrait nous transcender, nous donner les moyens de faire face à une société qui impose une pensée de masse.

Est-ce une voie dans laquelle vous vous êtes engagée très jeune ?

Oui. Ma famille m’a aidée à comprendre que l’accès à la connaissance était un acte de résistance. Enfant, ce qui m’intéressait, c’était le cosmos, chercher comment s’élever en se concentrant sur l’essentiel. L’art m’a apporté la réponse : la musique, mais aussi le dessin ; j’ai d’ailleurs hésité entre les deux. Cela permet de se positionner dans une perspective de transmission. C’est très important, car le monde a besoin de sortir des attitudes égocentrées et égocentriques.

Trouvez-vous donc que bien des choses ne vont plus dans le monde actuel ?

Certes, et depuis longtemps. Peut-être que ce confinement va nous faire devenir plus adultes, nous forcer à ouvrir les yeux sur ce que raconte la nature, par exemple. Nicolas Hulot et Boris Cyrulnik nous alertent depuis des lustres, mais les écoute-t-on vraiment ? J’ai l’impression que nous nous agitons dans une espèce de jeu vidéo géant… Quel sens cela a-t-il quand tout s’arrête ? Il faut se concentrer sur la pensée. Nous sommes à un moment clé de reconsidération, pour trouver une nouvelle façon de vivre dans le monde d’aujourd’hui. Cela demandera de la patience, de la lenteur, ce que j’appellerais le « temps grec ».

Qu’entendez-vous par là ?

J’ai essayé d’y répondre dans mon disque L’Amour, la Mort, la Mer, récemment sorti chez Sony Classical. J’ai réfléchi à cette idée de lenteur, mais aussi à la part d’héroïsme qu’il peut y avoir dans chaque être humain. Pour les Grecs anciens, les héros étaient ceux qui osaient affronter des horizons nouveaux. Je pense à mes grands-parents qui ont tout quitté pendant la Seconde Guerre mondiale, et se sont reconstruits ailleurs.

Les métiers artistiques sont durement touchés par les événements pénibles que traverse le monde…

En ce qui me concerne, je n’ai pas le droit de me plaindre. Mais je pense à tous ceux qui sont dans la précarité, comme les jeunes qui débutent, les techniciens, les costumiers, maquilleurs, tous les intermittents. Et, au-delà, aux étudiants, aux soignants, ceux qui nous mettent au monde et nous aident à partir… Je n’ai pas de leçon à donner, mais il faut vivre ; et comme on dit : « Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. » Nous devons rester confiants et réalistes.

Croyez-vous que, dans les grandes crises économiques, la culture fasse figure de parent pauvre ?

Je dirais que c’est toute une machine complexe qui est en jeu, et qui tourne autour de l’argent. Il faudrait que les artistes fassent vraiment partie de la société, qu’ils aient des compensations.

Avec de très nombreux collègues, vous avez lancé, sous la forme d’une lettre ouverte, un « cri du cœur » des artistes lyriques. Avez-vous eu l’impression d’être entendus ?

Je l’ignore. Mais les artistes sont comme les musiciens du Titanic, vous savez, ils joueront jusqu’à la fin ! Mais rien n’est possible sans la santé, et là est l’urgence. L’art, c’est ce qui fait notre âme. Il a besoin d’être sauvé, mais face à la santé publique, que faire ? Les artistes viendront en dernier. Je ne suis pas très optimiste quant à la réouverture des salles de spectacles… On ne peut pas demander aux spectateurs d’être masqués et à trois mètres les uns des autres ! Mais peut-être que le lien avec l’image va se développer, pour aboutir à la création de chaînes très spécialisées dans de petits studios, ou d’écrans ; si les conditions sont bonnes et si la qualité est au rendez-vous, pourquoi pas ?

Lire la suite dans Opéra Magazine numéro 162

Actus / brèves

CD , DVD - Numéro 162

On en parle
CD
Aleksandra Kurzak : Desire

Pour son premier récital en solo chez Sony Classical, gravé en studio, en avril 2019, Aleksandra Kurzak n’a pas choisi la facilité : quatre langues, un éventail de rôles allant du pur lirico au grand spinto, de longues envolées lyriques, émaillées d’escapades dans la virtuosité la plus débridée. Le résultat, disons-le d’emblée, est éblouissant de maîtrise et de sensibilité, soutenant sans peine la comparaison avec ses plus illustres devancières.

Après sa fort séduisante participation à l’album Puccini in Love, en duo avec Roberto Alagna, enregistré en février 2018 (Sony Classical, déjà), sa réussite dans Turandot (« Signore, ascolta ! »), Madama Butterfly (« Un bel di vedremo ») et Tosca (« Vissi d’arte ») n’est pas une surprise, pas plus que dans Adriana Lecouvreur (« Io son l’umile ancella ») et Pagliacci (« Qual fiamma… Stridono lassù »), stylistiquement proches des précédents. Sauf qu’en quatorze mois, la voix a encore gagné en richesse et en séduction.

Dès lors, comment résister à tant de splendeur, dispensée avec une générosité communicative et une rare intuition stylistique ? Liù, Cio-Cio-San, Nedda, Tosca et Adriana s’imposent dès les premières notes : jeunes, rayonnantes, émouvantes, avec juste ce qu’il faut de simplicité (pour les trois premières) et de sophistication (pour les deux dernières). La beauté des piani, la sensualité du phrasé, la lumière de l’aigu, l’intelligence de la diction entraînent l’auditeur dans un univers sonore tout de luxe et de volupté.

Très bien chantée, dans un français impeccable, mais avec des accents trop « grande dame », Micaëla (« Je dis que rien ne m’épouvante ») est sans doute moins indispensable, à l’instar de Rusalka (« Chant à la lune »), où d’autres, Renée Fleming en tête, se sont montrées encore plus envoûtantes. Halka (quel air magnifique !) et Tatiana d’Eugène Onéguine (Scène de la lettre), incomparablement juvéniles et touchantes, s’écoutent, en revanche, avec un plaisir infini.

La vraie surprise vient des extraits d’Ernani, Il trovatore et I vespri siciliani. Dans ce Verdi « belcantiste », encore tributaire de l’héritage de Bellini et Donizetti, on pouvait craindre qu’Aleksandra Kurzak n’ait perdu l’agilité de ses premiers récitals pour Decca, gravés en 2010 et 2012 (Gioia ! et Bel raggio : Rossini Arias). Il n’en est rien, comme en témoignent les vocalises impeccables de la cabalette d’Elvira (« Tutto sprezzo che d’Ernani ») et du redoutable « Boléro » d’Elena (« Mercè, dilette amiche »).

Pour ce qui est des mouvements lents, tant le « D’amor sull’ali rosee » de Leonora que l’« Ernani, involami » d’Elvira révèlent une splendide conduite du souffle, un vrai travail sur le style verdien, l’éclaboussante jeunesse du timbre faisant le reste. Aleksandra Kurzak envisage-t-elle de poursuivre dans cette voie ? On rêve certes de la découvrir, à la scène, dans Tosca et Adriana Lecouvreur. Mais, nous semble-t-il, la soprano polonaise aurait tout intérêt, après Luisa Miller à Monte-Carlo, en 2018, à creuser la piste du Verdi vocalisant. C’est le moment.

À la tête de l’excellent Morphing Chamber Orchestra de Vienne, Frédéric Chaslin est un bon accompagnateur, sans plus, qui n’évite pas le clinquant tapageur dans I vespri siciliani. Ce qui ne contrarie en rien le formidable accomplissement de ce disque.

RICHARD MARTET

On en parle
CD
Martini : Requiem pour Louis XVI

Berlioz a orchestré, en 1859, la romance Plaisir d’amour de Jean-Paul-Égide Martini (pseudonyme de Johann Paul Ägidius Schwarzendorf, 1741-1816), qu’on ne confondra pas avec Giovanni Battista Martini (1706-1784), surnommé le « Padre Martini ». D’où l’idée qu’a eue Hervé Niquet, d’abord à l’occasion de l’édition 2018 du Festival de La Côte-Saint-André, puis à la Chapelle Royale de Versailles, le 29 juin 2019, de réunir une messe de Martini, composée en 1811, et la Messe solennelle de Berlioz, postérieure de quelques années.

Les deux œuvres ont été enregistrées sur le vif, lors du concert versaillais ; l’écho de la Messe solennelle a été publié l’hiver dernier (voir O. M. n° 157 p. 73 de janvier 2020), voici maintenant, très logiquement, le Requiem pour Louis XVI de Martini.

Né en Bavière, Martini fait partie de ces nombreux musiciens qui furent attirés par la France. Protégé par la reine Marie-Antoinette, il dut fuir Paris sous la Terreur ; en 1796, il devint inspecteur du Conservatoire nouvellement fondé, et finit Surintendant de la Musique de Louis XVIII.

Sa Messe des morts à grand orchestre, dédiée aux mânes des compositeurs les plus célèbres, sans doute composée en 1811, ne fut créée que quatre ans plus tard, à l’occasion de la translation des dépouilles de Louis XVI et Marie-Antoinette dans la basilique de Saint-Denis ; d’où ce titre de Requiem pour Louis XVI, qui lui fut ensuite donné.

Il s’agit là d’une partition de vaste dimension, à l’inspiration particulièrement riche et variée, avec des passages étonnamment lyriques et presque optimistes, là où l’on attendrait du drame (Quantus tremor, Oro supplex), mais aussi des instants de grande fébrilité (Rex tremendae). Ces ambiances contrastées font de cette messe une œuvre qui suscite et bouscule constamment l’attention de l’auditeur.

Plusieurs moments sont conçus comme de vrais airs : le Domine Jesu Christe pour soprano, agité d’accents amoureux, paraît sorti d’un opéra italien ; le Liber scriptus pour basse, muni d’un accompagnement saisissant de cors et de serpent, instrument familier à la musique d’église de cette époque, n’est pas moins splendide.

Hervé Niquet, dirigeant Le Concert Spirituel, a choisi un effectif choral assez réduit (une quarantaine de voix), mais la prononciation du latin « à la française » (« Sanctuss’ » et non pas « Sâanctouss’ ») ajoute au côté incisif de l’ensemble ; quant à l’orchestre, s’il ne réunit que huit premiers violons, trois contrebasses et le reste en proportion, il est aussi soigneusement enregistré qu’il était disposé dans la Chapelle Royale.

Il y a là, comme on l’imagine, du relief, des couleurs instrumentales crues et un engagement ne nuisant jamais à la précision, jusqu’à l’Amen final dont les accents dramatiques, soulignés par les percussions, couronnent le tout avec une âpre grandeur.

Les trois solistes sont on ne peut plus convaincants, à commencer par Andreas Wolf, dont le timbre assez clair fait merveille (Domine omnipotens). Adriana Gonzalez est, elle aussi, à son affaire, les graves charnus, le vibrato sans excès. Julien Behr est moins sollicité, mais il fait preuve d’un beau lyrisme dans le duo de l’Ingemisco.

Curieusement, car il s’agit d’un Requiem à la mémoire d’un roi guillotiné, ce disque fait entendre également les trois couplets de La Marseillaise, dans l’orchestration de Berlioz, qu’Hervé Niquet avait offerts en bis, à la fin du concert de 2019. Peut-être est-ce une façon de nous dire que le présent enregistrement est presque aussi indispensable que celui de la Messe -solennelle du compositeur français…

CHRISTIAN WASSELIN

On en parle
DVD
Verdi : Requiem

Successeur d’Evgeny Mravinsky au Philharmonique de Saint-Pétersbourg depuis déjà trente ans, Yuri Temirkanov n’est pas un dionysiaque. On le sait depuis longtemps et ça ne changera plus. Son Requiem de Verdi, filmé le 19 décembre 2017, surprend par sa pondération, en particulier dans les trois récurrences du Dies irae, simplement exposées dans leur massivité, sans effrayer personne.

Une lecture qui peut compter, cependant, sur la technicité d’un orchestre aux sonorités patinées, et aussi sur la splendeur du Chœur du Bolchoï, somptueux à tous les étages, avec une mention particulière pour les basses, qui ronflent comme un trente-deux pieds d’orgue.

Tout est très beau, même si, à force d’écouter Riccardo Muti diriger ce Requiem un peu partout, on y a pris l’habitude d’une précision maniaque qui, parfois, fait défaut à la direction plus détendue de Yuri Temirkanov, tolérant de légers déficits de synchronisation entre chœur et petite harmonie.

Passionnant quatuor de solistes, y compris par les disparités de style entre le seul latin de l’équipe, un Francesco Meli aux phrasés soignés, mais pas très en forme, avec des aigus qui s’étranglent à force de chanter courageusement piano, et trois voix slaves moins policées, mais dotées de moyens naturels stupéfiants.

On connaissait Dmitry Belosselskiy : carrure d’armoire à glace, projection intense, vibrato un peu généreux pour les longues lignes verdiennes, mais quelle puissance ! Dinara Alieva et Olesya Petrova n’impressionnent pas moins : timbres homogènes d’une grande séduction, la plus grave de ces deux jeunes voix paraissant la plus fastueuse.

Captation vidéo aux cadrages classiques, dans l’environnement flatteur de la Philharmonie de Saint-Pétersbourg, avec toujours ce chaleureux public russe qui recouvre solistes et chef de bouquets multicolores, à l’heure des saluts, au point de les faire ressembler à une vitrine horticole.

Le DVD est dédié à la mémoire du regretté Dmitri Hvorostovsky (1962-2017), disparu à l’apogée de sa carrière et qui fut, lui aussi, tant de fois submergé de fleurs dans cette même salle : un hommage de qualité !

LAURENT BARTHEL