opéra Numéro 174
Juillet-août 2021

Entretien, actus, brèves

© DOMANTAS UMBRASAS/LRT.LT

Entretien

Numéro 174

Asmik Grigorian

La soprano arméno-lituanienne n’a pas raté ses débuts à Paris, avec successivement un récital Salle Gaveau, trois concerts à l’Opéra Bastille et un à la Maison de la Radio, entre le 1er et le 14 juin. Encore peu connue, il y a cinq ans, elle est apparue dans une forme éblouissante, chanteuse-actrice de génie sur laquelle les plus grandes scènes misent désormais. Après ses débuts à Bayreuth, le 25 juillet prochain, dans une nouvelle production de Der fliegende Holländer, Asmik Grigorian se produira ainsi, au cours de la saison 2021-2022, dans Jenufa, au Covent Garden de Londres et au Staatsoper Unter den Linden de Berlin, dans Don Carlo et Manon Lescaut, au Staatsoper de Vienne, ainsi que dans La Dame de pique, à la Scala de Milan et au Festspielhaus de Baden-Baden.

Vos parents, la soprano lituanienne Irena Milkeviciute (née en 1947) et le ténor arménien Gegam Grigorian (1951-2016), ont tous deux mené des carrières lyriques internationales. Suivre leurs traces vous a-t-il toujours paru une évidence ?

Oui et non ! Je suis vraiment du genre à vivre au jour le jour, plutôt qu’à réfléchir au lendemain. Mais d’un autre côté, je prenais déjà des leçons de piano à l’âge de 5 ans. La musique faisait donc clairement partie de moi. D’une certaine façon, on m’a toujours fait comprendre que je ne pouvais aspirer qu’à devenir musicienne, et que je n’avais aucune chance de réaliser d’autres rêves ! J’étais dans une sorte de flottement…

Vous avez donc été poussée dans cette direction…

En un sens, oui, mais je n’ai jamais vraiment lutté. Cette situation me convenait.

Vos parents étaient-ils souvent à l’étranger, et vous seule à la maison ?

Ils étaient divorcés. Mon père n’a vécu en Lituanie que jusqu’à mes 7 ans, puis il a déménagé à Saint-Pétersbourg. Je le voyais donc surtout pendant les vacances. Ma mère ne voyageait pas tant que cela, mais elle était parfois absente, ce dont une enfant ne peut que se souvenir.

Avec qui avez-vous pris vos premières leçons de chant ?

Avec mon père, mais seulement quelques-unes. Plus tard, lorsque je suis entrée à l’Académie de Musique de Vilnius, j’ai étudié avec ma mère.

Avez-vous d’abord été tentée d’imiter vos parents ?

J’ai beaucoup lutté pour ne pas le faire, mais naturellement, et même sans le vouloir, on a tendance à tomber un peu dans l’imitation. C’est pourquoi j’essaie de ne jamais apprendre aucun rôle avec des enregistrements. J’ai travaillé très dur, non pas pour être différente – je le suis –, mais pour le montrer. N’est-ce pas la norme de toute relation entre enfants et parents ?

Votre mère était-elle plus sévère avec vous qu’avec ses autres élèves ?

Étudier avec ma mère était très dur – et cela l’était aussi pour elle, parce que je ne l’écoutais pas vraiment. Soit c’était elle qui finissait par quitter la pièce, soit c’était moi !

N’auriez-vous pas pu étudier avec un autre professeur ?

Pas à l’époque. Ma mère a demandé à des collègues, mais personne n’a voulu me prendre, parce que c’était une trop lourde responsabilité. Dans notre métier, ce n’est pas l’école qui importe, mais le maître. Il faut vraiment savoir où l’on met les pieds ! Cela aurait été étrange pour moi d’aller ailleurs, en étant issue de cette grande famille d’artistes professionnels. Plus tard, j’ai eu un professeur de Stockholm, parce que j’avais vraiment besoin de quelqu’un d’extérieur.

Vos parents avaient, l’un et l’autre, de grandes voix dramatiques. Dans quelle catégorie vous situiez-vous à vos débuts ?

Il me semble que mon répertoire est beaucoup plus lyrique aujourd’hui qu’à l’époque ! À l’Académie de Musique, je n’ai travaillé que des rôles dramatiques. Bien sûr, ma mère a essayé de m’expliquer que je ne devrais probablement pas le faire…

Dans quel rôle avec-vous débuté sur scène ?

Donna Anna dans Don Giovanni, dans le cadre d’un programme pour jeunes artistes, à Kristiansand, en Norvège, avec Jonathan Miller. Je lui suis vraiment reconnaissante, car même après l’Académie, je n’étais pas encore absolument sûre d’être à ma place. En me convainquant que j’étais « spéciale », et que je devais continuer, il a fait en sorte que je poursuive dans ce métier. Puis il a été invité à Vilnius, pour monter La traviata. Il a dit qu’il venait justement de travailler avec une merveilleuse chanteuse lituanienne, a demandé pourquoi je n’étais pas là, et c’est ainsi que j’ai décroché mon deuxième rôle : Violetta Valéry, dans ma ville natale, avec Jonathan Miller !

Lire la suite dans Opéra Magazine numéro 174

Actus / brèves

Comptes rendus , CD , DVD - Numéro 174

On en parle
Comptes rendus
Double Carmen à Bordeaux

Auditorium, 30 & 31 mai

Que d’efforts aura dû déployer l’Opéra National de Bordeaux, pour maintenir cette production de Carmen ! Initialement prévue au Grand-Théâtre, dans une reprise de la mise en scène de Jean-François Sivadier (Lille, 2010), il a fallu, en raison des contraintes liées à la crise sanitaire, la transférer à l’Auditorium, dans une mise en espace de Romain Gilbert. Et comme si cela ne suffisait pas, l’horaire du couvre-feu, fixé à 21 h, a obligé Marc Minkowski, directeur général de l’ONB, à proposer, les soirs de semaine jusqu’au 9 juin, une édition abrégée, d’une durée d’environ une heure et demie.

La première du dimanche 30 mai, en version intégrale, était particulièrement attendue. Elle marquait, en effet, les vrais débuts de Stanislas de Barbeyrac dans Carmen, après une première tentative prometteuse, loin du grand circuit national et international, en extraits et en concert (Festival « Ninon Vallin » de Montalieu-Vercieu, 2011). Le résultat a dépassé tous nos espoirs.

La voix, au timbre toujours séduisant, possède désormais l’endurance et la robustesse dans le médium indispensables pour relever le défi, dans une tessiture qui, ne dépassant pas le si bémol, ne risque pas de mettre le ténor français en danger dans l’extrême aigu, son talon d’Achille. D’une jeunesse scénique et vocale éblouissante, son Don José n’oublie jamais les règles du beau chant, même dans les paroxysmes de violence – rappelant beaucoup, sur ce plan, l’incarnation de Georges Thill, dans la « sélection » dirigée par Élie Cohen, en 1928. Ni bête sauvage, ni psychopathe, sa vulnérabilité ne le rend que plus crédible et attachant.

Rien d’étonnant, dès lors, à ce que Stanislas de Barbeyrac surclasse ses partenaires, d’un niveau pourtant excellent. Trop souvent fourvoyée dans des emplois étrangers à sa vocalité et/ou sa personnalité (Arsace dans Semiramide, Nicklausse des Contes d’Hoffmann, Marguerite dans La Dame blanche), Aude Extrémo, grand mezzo aigu, au fort tempérament, est une Carmen impeccable.

Petite robe noire à volants, bottines dorées et  flamboyante perruque rousse, sa cigarière brûle les planches, sans une once de vulgarité. On peut ne pas aimer la couleur du timbre, regretter certaines sonorités anguleuses ou tubées, mais la qualité du phrasé et de la diction, comme l’arrogance de l’aigu, forcent le respect. Tout juste souhaiterait-on un peu plus de spontanéité, dans ce portrait un rien trop calculé.

Chiara Skerath n’est pas exactement le grand soprano lyrique de Micaëla, et cela s’entend dans les éclats de « Je dis que rien ne m’épouvante ». Mais elle compense ce léger manque de chair dans le timbre par une conduite du chant irréprochable, une fraîcheur et une émotion à fleur de peau qui la rendent absolument irrésistible dans son duo du I, avec Don José.

Jean-Fernand Setti en impose en Escamillo, tant par sa stature physique que par ses moyens vocaux. Il lui reste à régler quelques problèmes dans les aigus de « Votre toast, je peux vous le rendre », un rien forcés et comme détachés du reste du registre. L’air, il est vrai, est l’un des plus redoutables du répertoire de baryton – ce que sa célébrité et son succès garanti auprès du public font trop souvent oublier.

Les seconds plans masculins sont excellents, avec une mention pour l’attachant Moralès de Philippe Estèphe et le Zuniga de grand relief de Jean-Vincent Blot. Côté féminin, Ambroisine Bré ne fait qu’une bouchée de Mercédès, flanquée de la Frasquita efficace, mais toujours un peu criarde, d’Olivia Doray.

Le lendemain, lundi 31 mai, la version abrégée est l’occasion de découvrir une nouvelle Carmen et un nouveau Don José. Difficile de porter un jugement définitif sur Adèle Charvet et Jérémie Schütz, à l’écoute de cette suite d’extraits, chaque fois précédés d’une introduction de Marc Minkowski, résumant l’intrigue et les enjeux de la partition, au bénéfice des personnels du CHU de Bordeaux, auxquels la soirée est réservée.

S’agissant, pour tous deux, d’une prise de rôle, mieux vaut attendre de les revoir dans l’opéra entier. En l’état, on est sensible au velours vocal et au naturel confondant de la mezzo française, dans un rôle idéal pour elle, comme à la probité du ténor franco-suisse, dont le timbre sombre et l’émission très couverte, presque de baryton, débouchent sur un chant efficace, mais insuffisamment varié.

Les deux soirs, Marc Minkowski dirige d’une baguette inspirée, à la tête d’un excellent Orchestre National Bordeaux Aquitaine et de chœurs parfaits (Opéra National de Bordeaux, Maîtrise JAVA). Dans le peu d’espace qu’il lui reste à l’avant-scène, les instrumentistes occupant la presque totalité du plateau, Romain Gilbert, avec le concours de quelques costumes et accessoires (table de maquillage, chaise, canapé…) fait bouger avec naturel les chanteurs.

RICHARD MARTET

On en parle
CD
Schreker de référence

3 CD Oehms Classics OC 980

Dommage que, de cette splendide production de Der ferne Klang (Le Son lointain), à l’Opéra de Francfort, en mars-avril 2019 (voir O. M. n° 150 p. 39 de mai), on n’ait choisi de garder qu’une trace exclusivement sonore.

Car la mise en scène de Damiano Michieletto, aussi aboutie techniquement qu’extrêmement analytique dans la caractérisation des personnages, aurait vraiment mérité d’être immortalisée. À défaut, on bénéficie, comme toujours dans les enregistrements effectués sur le vif par Oehms Classics, d’une très bonne transparence de prise de son qui, à maints endroits, laisse deviner l’émotion de la scène, à défaut d’avoir tout à fait la dynamique spectaculaire de séances en studio.

Grâce à cette présence dramatique, cette sixième édition en CD du chef-d’œuvre de Franz Schreker (1878-1934) surpasse assez nettement les autres, que ce soit l’excellent enregistrement radiophonique de Gerd Albrecht, en 1990, chez Capriccio, ou les différents documents sur le vif, publiés parallèlement. Le couple central, notamment, s’y incarne avec une intensité unique : Jennifer Holloway, moyens de vraie wagnérienne, mais flexibilité intacte en Grete, et Ian Koziara, moins solide vocalement, mais passionné et très crédible dans les élans idéalistes de Fritz. Un couple, rappelons-le, qui ne se retrouve vraiment qu’à l’extrême fin, quand il est trop tard, pour mieux nous bouleverser.

Autour, l’affiche est idéale : un véritable ensemble, où chaque rôle est distribué avec soin, voire une crédibilité physique qu’évidemment, on ne perçoit pas ici. Encore que… les silhouettes aristocratiques de l’acte de Venise, les portraits de genre des scènes domestiques initiales, tout reste d’une palpable présence. Avec, bien sûr, le « plus » de Nadine Secunde en Vieille Femme, vocalement plus que délabrée, mais d’une incroyable force de caractérisation.

De vrais atouts, donc, valorisés par un orchestre fin et enveloppant à souhait, sous la direction de Sebastian Weigle, toujours orfèvre en la matière. De quoi redonner toutes ses chances à un ouvrage mal-aimé qui, joué avec autant d’intensité vibrante, ne peut laisser personne indifférent.

Un très grand moment historique de l’Opéra de Francfort, avec ce brillant retour de Der ferne Klang, à un peu plus d’un siècle de distance, dans la ville de sa création triomphale, le 18 août 1912.

LAURENT BARTHEL

On en parle
DVD
Merveilleuse Fille de neige

2 DVD BelAir Classiques BAC 186 & 1 Blu-ray BAC 486

C’est d’abord le souvenir émerveillé d’une forêt tournant sur elle-même… que la réalisation d’Andy Sommer, malgré sa qualité, notamment du point de vue du rendu des couleurs et des lumières, ne parvient pas à raviver. Formidable spectacle sur le vaste plateau de l’Opéra Bastille, en avril 2017 (voir O. M. n° 129 p. 58 de juin), la trop rare Snégourotchka de Rimski-Korsakov, revue, mais pas trop corrigée, par Dmitri Tcherniakov, qui a eu le génie d’en actualiser l’intrigue, tout en maintenant la distance imposée par le conte, perd une partie de son impact.

Ne subsiste, en vérité – et c’est déjà beaucoup –, que la précision avec laquelle le metteur en scène russe donne vie à des personnages qui, autrement, pourraient n’être que des archétypes, certes auréolés de l’attrait de la légende. Et avec quelle tendresse il suit son héroïne, sur la voie de la découverte, fatale, de l’amour !

À défaut de reprise – programmée à l’automne 2020, mais annulée pour l’invariable raison que chacun sait –, le DVD remplit donc sa fonction, d’autant que l’interprétation musicale en fait plus qu’un lot de consolation. Grâce, au premier chef, à la direction de Mikhail Tatarnikov, sous la baguette duquel l’Orchestre de l’Opéra National de Paris chatoie, parfois s’enflamme, et, surtout, chante, collectivement comme individuellement.

Contrarié par quelques remplacements de plus ou moins dernière minute, le ramage du plateau vocal n’est pas toujours à la hauteur de son plumage. Le sévère maintien de la Fée Printemps d’Elena Manistina n’empêche pas ses excès de vibrato, tandis que Vladimir Ognovenko pousse le Bonhomme Hiver au-delà de l’engorgement. Si Bermiata n’ajoute rien à la gloire, rarement méritée, de Franz Hawlata, Maxim Paster endosse la sagesse désabusée du vieux Tsar Bérendeï avec componction.

Avant-hier jeune Wotan dans le Ring de triste mémoire scénique de la maison, Thomas Johannes Mayer semble déjà à bout de ressources. Son Mizguir n’est, dès lors, que peu crédible en rival de Yuriy Mynenko, Lel maniéré, peut-être, voire désinvolte, mais d’une plénitude de timbre et d’émission à toute épreuve.

À l’abri des stridences qui déparent ses Tosca et Isolde, Martina Serafin demeure une belle artiste, qui ne fait qu’une savoureuse bouchée de Koupava. Comment ne pas fondre, enfin, devant la Snégourotchka d’Aida Garifullina, que Paris découvrait alors dans un rôle comme taillé aux mesures de son soprano cousu de fils d’or ?

MEHDI MAHDAVI