opéra Numéro 167
Décembre 2020

Entretien, actus, brèves

© SHERVIN LAINEZ

Entretien

Numéro 167

Lawrence Brownlee

Ernesto dans Don Pasquale, à San Francisco (2016). © CORY WEAVER/SAN FRANCISCO OPERA

Sorti le 13 novembre, chez Erato, l’album Amici e Rivali constitue l’un des événements discographiques de cette fin d’année 2020. Lawrence Brownlee et Michael Spyres, tous deux ténors et américains, y disputent un match amical autour de la musique de Rossini, à grand renfort de roulades spectaculaires, descentes vertigineuses dans le grave et suraigus décoiffants. Son camarade ayant déjà fait la couverture d’Opéra Magazine, il y a un an, il était logique que Lawrence Brownlee, à la voix plus aiguë mais pas moins électrisante, se voit offrir aujourd’hui la même opportunité. Si la situation sanitaire le permet, le public parisien pourra applaudir les deux compères, dans un programme recoupant en partie celui du CD, au Théâtre des Champs-Élysées, le 21 janvier prochain.

Depuis combien de temps ne vous êtes-vous pas produit face à un vrai public, et comment le vivez-vous ?

Mon dernier concert devant un auditoire remonte au 7 mars… Pour quelqu’un qui, comme moi, ne s’arrête presque jamais, une telle interruption est très longue !

Comment faites-vous pour rester en forme, vocalement et physiquement, et être capable de remonter sur scène à n’importe quel moment ?

Même si je n’ai pas chanté en public, j’ai fait des concerts virtuels, tout en me consacrant à d’autres projets. Mais je ne suis pas remonté sur une scène d’opéra depuis février. Quand l’occasion se présentera à nouveau, ce sera très différent. Je vais devoir réapprendre toutes ces choses que nous sommes censés faire dans ce métier, comme incarner un rôle. On dit que c’est comme la bicyclette, que cela ne s’oublie pas. Mais le week-end dernier (1), en chantant devant quelques personnes, j’ai éprouvé une tout autre sensation qu’en travaillant ma voix seul chez moi. Alors, comment faut-il s’y prendre ? En étant intelligent, et en s’économisant, pour ne pas forcer. Je ne m’y suis évidemment pas remis la veille. Mais dès que l’on s’éloigne un peu de cette discipline qui, quand elle est quotidienne, paraît normale, il est indispensable de se retrouver.

Qu’avez-vous fait pendant cette période de repos forcé ?

J’ai animé mon émission sur Facebook, The Sitdown with LB, où j’interviewe des chanteurs d’opéra à propos de leur vie et de leur carrière, en mettant l’accent sur les questions de diversité et d’appartenance ethnique. J’ai modéré un club de lecture à propos du racisme. J’ai aussi donné quelques –master classes dans différentes universités et institutions. Enfin, j’ai travaillé avec plusieurs maisons, comme l’Opera Philadelphia, dont je suis le conseiller artistique, le Lyric Opera de Chicago, en tant qu’ambassadeur, ou encore le Houston Grand Opera. Je suis donc resté occupé, même sans passer mon temps à faire et défaire mes valises, à la grande joie de ma famille ! Ce sont des activités que j’essaie de développer, au cas où je voudrais arrêter de chanter pour explorer d’autres voies dans ce milieu.

Tous vos engagements ont-ils été annulés en même temps, ou les uns après les autres ?

Quand la crise sanitaire a débuté, personne ne savait où nous allions. Les productions qui devaient avoir lieu en avril et en mai ont été annulées tout de suite, puis celles de juin et juillet, et enfin celles de la rentrée. J’espère encore que mes projets prévus après le Nouvel An pourront avoir lieu… Nous devons voir comment la situation évolue, et essayer d’être souples pour nous adapter à ce qu’il se passe dans le monde.

Vous êtes actuellement en Europe. Par quel miracle avez-vous réussi à traverser l’Atlantique depuis les États-Unis ?

J’avais plusieurs concerts prévus – à Moscou, Palerme, Bratislava –, dont certains ont été annulés à la dernière minute. Le 13 novembre sort l’album Amici e Rivali, dont je partage l’affiche avec Michael Spyres. Comme il est, lui aussi, en Europe, nous avons essayé de mettre à profit cette période, où je me suis retrouvé libre. C’est ainsi que nous avons donné un récital à Florence. Grâce à des documents fournis par le service juridique de Warner Classics & Erato, j’ai pu justifier de la nécessité de mon voyage en Europe pour assurer la promotion de notre enregistrement.

Avec Michael Spyres, vous vous connaissiez depuis longtemps, mais n’aviez jamais chanté ensemble. Comment l’idée de joindre vos forces est-elle née ?

Tout a commencé lorsque deux mécènes, qui apprécient beaucoup ma façon de chanter, ont suggéré aux membres directeurs du Concertgebouw d’Amsterdam de m’inviter pour un concert avec orchestre. L’idée leur a plu, et ils ont proposé de m’associer à un collègue – pourquoi pas Michael Spyres ? Il se trouve que nous sommes amis, et avons beaucoup de respect l’un pour l’autre. Mais nous n’avions, en effet, jamais travaillé ensemble. Même si nous avons quelques rôles en commun, nos voix sont très différentes. Quand nous avons commencé à réfléchir au programme, nous avons parlé du répertoire, et je savais que la tessiture de Michael correspondait idéalement à celle d’un baryténor, ou ténor grave. Rossini a écrit tant de duos pour baryténor et ténor aigu que nous avons décidé d’en interpréter certains à cette occasion. L’accueil du public a été si enthousiaste qu’à la fin du concert, le 31 octobre 2018, j’ai dit à Michael que nous devrions refaire le duo d’Otello, « Ah ! vieni, nel tuo sangue », en tenant les aigus plus longtemps. Un spectateur nous a filmés avec son téléphone portable, a posté la vidéo sur YouTube, et elle est devenue virale ! Après avoir effectué quelques recherches, je me suis rendu compte qu’il n’existait aucun enregistrement comprenant la totalité des duos et trios composés pour ténors par Rossini. J’ai appelé Michael pour lui faire part de mon idée, et il l’a adorée. Puis, j’ai profité d’être à Paris pour entrer en contact avec Alain Lanceron, le président de Warner Classics & Erato, qui a immédiatement adhéré au projet. Et puisqu’il est question, dans toutes ces pages, soit d’amitié, soit de rivalité, le titre Amici e Rivali n’a pas tardé à s’imposer !

Lire la suite dans Opéra Magazine numéro 167

Actus / brèves

CD , DVD , Comptes rendus - Numéro 167

On en parle
CD
Grétry : Richard Cœur de Lion

On avait été enchanté par cette nouvelle production de Richard Cœur de Lion (Paris, 1784), créée à l’Opéra Royal de Versailles, en octobre 2019 (voir O. M. n° 156 p. 58 de décembre). Le DVD la perpétue avec le plus grand bonheur, dans l’excellent filmage de Julien Condemine, et un montage à la fois fluide et sans ostentation, qui tient constamment sous le charme (on passera sur une définition de l’image un peu insuffisante pour les lointains, mais qui préserve néanmoins la grande beauté des couleurs pastel).

On sera vite pris par la magistrale cohésion de l’ensemble, dont le goût très sûr parvient à rendre compte au mieux de la sensibilité particulière de ce moment de perfection de l’art français, avec son imagerie faussement naïve. Décors et costumes (superbe travail d’Antoine Fontaine et de Camille Assaf), chant, parlé, danse s’enchaînent comme tout naturellement.

Après sa magnifique résurrection de -l’Andromaque de 1780 du même Grétry (Glossa), on s’enthousiasme à nouveau pour la direction idéalement idiomatique d’Hervé Niquet, avec un Concert Spirituel toujours à son meilleur, et son chœur aussi parfait vocalement que scéniquement. Et on ne le fera pas moins pour la direction d’acteurs vigoureuse de Marshall Pynkoski.

Meneur de jeu, dans le personnage central de Blondel, agile et d’une grande séduction, Rémy Mathieu étonne d’emblée par son aptitude à enchaîner un discours musical parfaitement adapté à la légèreté de la voix et à la clarté du timbre, et l’excellente interprétation du long texte parlé. Marie Perbost, assez peu crédible visuellement dans le travesti d’Antonio, dont elle rend pourtant à merveille la juvénilité, n’est pas moins enjôleuse, avec son timbre rond et charnu, que dans la noblesse d’une Comtesse Marguerite un peu mûrissante, mais d’un charme irrésistible, dans sa somptueuse robe à la Watteau.

Reinoud Van Mechelen triomphe brillamment du très difficile « Si l’univers entier m’oublie » du rôle-titre. Jean-Gabriel Saint-Martin campe un Florestan à la fois amoureux ardent et gardien de la prison de Richard d’une belle autorité, tandis que Geoffroy Buffière joue au mieux la touche d’exotisme de Williams, le Gallois.

À côté de solides comprimari, tout au plus pourra-t-on relever les aigus parfois un peu pointus de Melody Louledjian, Laurette par ailleurs ravissante, et, pour la jolie chorégraphie de Jeannette Lajeunesse Zingg, un petit manque d’homogénéité dans la troupe du Ballet de l’Opéra Royal.

Le DVD s’impose. Le CD joint (où Enguerrand de Hys remplace, assez curieusement, mais parfaitement, Rémy Mathieu en Blondel) aidera à revenir sans se lasser à « Ô Richard ! Ô mon Roi ! » et à « Je crains de lui parler la nuit », dont Tchaïkovski a su capter le moment unique d’émotion pour sa Dame de pique, lors même que Grétry était largement négligé.

Une date majeure dans la redécouverte du compositeur. On peut désormais oublier les CD dirigés par Edgard Doneux (EMI/Warner Classics, 1978) et Fabio Neri (Nuova Era, 1994).

FRANÇOIS LEHEL

On en parle
DVD
Messager : Fortunio

Créée en 2009, reprise l’an dernier (voir O. M. n° 158 p. 58 de février 2020), cette production avait traversé le temps sans le moindre dommage. Inutile de dire que le DVD qui en conserve le souvenir, réalisé les 14 et 16 décembre 2019, est le bienvenu.

Filmée avec élégance par François Roussillon, la mise en scène de Denis Podalydès, sociétaire de la Comédie-Française, séduit par sa fluidité et son art de créer une atmosphère – celle d’une petite ville de garnison discrètement endormie. Tout aussi évocateurs, les décors d’Éric Ruf et les costumes de Christian Lacroix frappent par leur pertinence. Tout ici n’est que justesse, y compris lorsque les situations pourraient déraper dans le scabreux.

Avec des comédiens-chanteurs aussi experts que Jean-Sébastien Bou, militaire aveuglé par sa suffisance et jouant les coqs de village au milieu des donzelles, et Franck Leguérinel, notaire vieillissant que l’on ne plaindra pas d’être cocu, théâtre et musique sont en parfaite harmonie.

En Jacqueline, Anne-Catherine Gillet passe avec maestria de la femme frustrée à l’amoureuse enflammée, et son chant est un ravissement. Cyrille Dubois est le Fortunio que l’on attendait, juvénile et charmant, timbre enchanteur et musicalité raffinée. Les nombreux seconds rôles sont irréprochables, de même que le chœur Les Éléments.

Le lyrisme, les effusions, la tendresse : l’Orchestre des Champs-Élysées trouve les couleurs les plus variées pour exprimer la palette de sentiments imaginée par Messager. La direction de Louis Langrée, ferme et souple, rend parfaitement justice à une partition plus moderne qu’on pourrait le penser, dans sa volonté d’un discours continu, et dont on peut dire qu’elle marque un tournant dans l’évolution de la musique dite « légère ».

Un nouveau succès pour l’OpéraComique : ça devient une habitude !

MICHEL PAROUTY

On en parle
Comptes rendus
Samson et Dalila à Strasbourg

Opéra, 28 octobre

Il régnait une atmosphère étrange, en cette cinquième et dernière représentation strasbourgeoise de Samson et Dalila. En entrant dans la salle, entre 17 h 30 et 18 h, chacun savait qu’Emmanuel Macron allait annoncer, deux heures plus tard, un renforcement du dispositif de lutte contre l’épidémie de Covid-19 et, très probablement, un reconfinement national, synonyme de fermeture des théâtres. Sans surprise, deux jours après l’allocution présidentielle, l’Opéra National du Rhin annulait les deux représentations prévues à Mulhouse, les 6 et 8 novembre.

Dommage, car cette nouvelle production, voulue par la regrettée Eva Kleinitz, est une vraie réussite. Là où tant de metteurs en scène ont fait naufrage, à commencer par Damiano Michieletto à l’Opéra Bastille, en 2016, Marie-Ève Signeyrole est parvenue à « actualiser » le plus célèbre opéra de Saint-Saëns, en évitant deux écueils majeurs : l’incohérence et la laideur. Le principe, comme toujours, peut être discuté, ne serait-ce qu’en raison des nombreux décalages entre le texte et ce que l’on voit. La réalisation, elle, est impeccable.

Le Prélude fixe le cadre : l’époque est la nôtre, dans un pays indéterminé. Sur un large écran, surplombant l’avant-scène, défilent les images d’une campagne présidentielle, où deux partis s’opposent : les Conservateurs, menés par Dagon (rôle muet tenu par l’excellent comédien Alain Weber), entouré de son porte-parole (Abimélech), son conseiller politique (le Grand Prêtre) et sa directrice de campagne (Dalila) ; et les Insurgés, avec Samson pour chef de file et le Vieillard hébreu pour secrétaire général.

La suite s’apparente à l’un de ces thrillers politiques qui, sous forme de série télévisée, font aujourd’hui la fortune de Netflix et HBO. Grâce à un plateau tournant découpé en différents espaces (la place où les Insurgés construisent des barricades de parpaings, la chambre abritant les ébats de Samson et Dalila, le bureau de la directrice de campagne, la cellule sans fenêtre où Samson est retenu prisonnier, la salle de réception du QG des Conservateurs…), les épisodes s’enchaînent à un rythme maîtrisé, avec une fluidité accrue par l’habileté du dispositif vidéo.

Dans une démarche rappelant son Don Giovanni, déjà à l’Opéra National du Rhin, en 2019, Marie-Ève Signeyrole privilégie un flux ininterrompu d’images, filmées tantôt en amont, tantôt en direct, dans la partie du décor faisant face au public, ou dans une autre. Alternent ainsi gros plans sur les visages et vues d’ensemble, plongées dans l’intimité des personnages et événements extérieurs, le tout mettant en relief une direction d’acteurs réglée au millimètre près.

On suit ainsi avec passion les destins parallèles du peuple et de ceux qui le dirigent (ou aspirent à le diriger). Au point d’adhérer sans réserve à la principale faiblesse de la démonstration : la matérialisation du secret de Samson. Pour Marie-Ève Signeyrole, il s’agit de son visage, masqué derrière un maquillage de clown, dont la révélation est à la fois une « déclaration d’amour » et une « arme offerte à ses opposants ». Concevable sur le papier (encore que cela se discute…), le concept manque de force dans sa traduction scénique.

Et le finale, me direz-vous ? Là encore, Marie-Ève Signeyrole retombe sur ses pieds, grâce à une pirouette certes moins spectaculaire que l’effondrement des colonnes d’un temple mais, contre toute attente, efficace. Après l’élection de Dagon avec 58 % des voix, annoncée par un institut de sondage devant une photo de l’Élysée (le pays n’est plus indéterminé !), les Insurgés, l’arme au poing, prennent le contrôle de la salle où les Conservateurs fêtent leur victoire, le rideau tombant sur l’image du président à genoux, couvert de plumes et de goudron.

Cette salle de réception, entièrement en noir et blanc, meublée d’une longue table élégamment dressée, est l’un des plus beaux décors conçus par Fabien Teigné pour cette production. On lui doit aussi des costumes sobres, au fort parfum de déjà-vu (les complets anthracite et les chemises blanches à col ouvert des Conservateurs !), mais parfaitement calqués sur la psychologie des personnages, comme sur le physique de leurs interprètes.

Ainsi de Katarina Bradic, Dalila aussi sublime en tailleur strict et escarpins noirs qu’en nuisette écarlate ou tailleur pantalon blanc. La crédibilité scénique de la mezzo serbe compte pour beaucoup dans la réussite du spectacle, au point que l’on se demande si elle n’a pas été engagée, avant tout, pour sa plastique… La voix, en effet, aussi chaude et séduisante soit-elle, n’est pas celle du rôle.

La projection est insuffisante, y compris dans la nuance piano, l’aigu se transforme en hurlement sous la pression (le si bémol de « Je le brave », au début du II), le souffle se dérobe dans les longues phrases de « Mon cœur s’ouvre à ta voix », le plus rédhibitoire restant la faiblesse du grave, mugi, parlé ou inaudible. Dommage pour cette excellente interprète de Monteverdi et Haendel (Bradamante dans Alcina à Aix-en-Provence), que la qualité de son français ne réussit pas à sauver.

S’agissant de Massimo Giordano, on ne peut que s’incliner devant la performance de l’acteur et, dans une moindre mesure, du chanteur. À une époque où les Samson se comptent sur les doigts d’une main, on portera à son crédit une incontestable vaillance et de louables efforts de prononciation. La voix, pour autant, reste celle d’un ténor lyrique, artificiellement grossie pour les besoins de la cause, avec pour conséquences une perte de séduction du timbre, des couleurs limitées et des signes de fatigue dans l’aigu.

Wojtek Smilek n’étant en rien la basse profonde exigée par le Vieillard hébreu, et le bref rôle d’Abimélech ne permettant pas à l’excellent Patrick Bolleire de déployer toute l’étendue de son talent, la vedette revient à Jean-Sébastien Bou pour ses débuts en Grand Prêtre. Le merveilleux Pelléas d’il y a vingt ans s’est mué en grand baryton dramatique, sans rien perdre de ses qualités de timbre et d’émission. La force du comédien, le mordant de la diction, la variété et l’intelligence des accents font le reste.

Bravo au Chœur de l’Opéra National du Rhin, que sa disposition dans la salle (contraintes sanitaires obligent) ne gêne apparemment pas, et à son chef, Alessandro Zuppardo. Et encore davantage à un brillant Orchestre Symphonique de Mulhouse, qui joue en effectif réduit sans que cela s’entende.

Ariane Matiakh dirige cette musique avec la fermeté, la souplesse et l’intuition des très grands. Aucun relâchement dans cette lecture tout en finesse et en intensité, brillante sans clinquant (la redoutable « Bacchanale » !), sensuelle sans vulgarité, qui préserve le juste équilibre entre opéra et oratorio dans ce chef-d’œuvre aux multiples facettes.

RICHARD MARTET