opéra Numéro 143
Octobre 2018

Entretien, actus, brèves

© ÓLAFUR STEINAR GESTSSON

Entretien

Numéro 143

Elsa Dreisig

© SIMON FOWLER/ERATO

Automne chargé pour la jeune soprano française, avec la sortie de son premier récital chez Erato, intitulé Miroir(s), le 5 octobre, un concert des « Grandes Voix » au Théâtre des Champs-Élysées, le 13, ainsi que deux nouvelles productions à Berlin, au Staatsoper Unter den Linden, dont elle est membre de la troupe : Médée de Cherubini, à partir du 7 octobre, puis Hippolyte et Aricie de Rameau, à partir du 25 novembre, respectivement dirigées par Daniel Barenboim et Simon Rattle. Elsa Dreisig fait le point sur ce début de carrière météorique.

Ce mois-ci, votre premier récital discographique, intitulé Miroir(s), sort chez Erato. Comment avez-vous rejoint cette firme ?

Au lendemain des Victoires de la Musique classique 2016, alors que je venais d’être couronnée « Révélation Artiste lyrique », Alain Lanceron, le président de Warner Classics & Erato, a souhaité me rencontrer. Les choses ont pris un peu de temps à se mettre en place, mais en avril dernier, j’ai enregistré mon premier disque et suis entrée dans la famille Warner. Qu’il m‘ait choisie m’a touchée, parce que je ne faisais pas vraiment partie du milieu musical français ; je suis en troupe en Allemagne, j’ai été lauréate de plusieurs concours internationaux, mais tout cela n’est pas pour moi une preuve de réussite absolue. Alain a su me cerner mieux que d’autres et ce contact direct, sans intermédiaires, m’a plu ; avec lui, un interprète n’est pas un produit.

Comment avez-vous construit le programme de ce disque ?

Au départ, j’avais pensé à un récital « coup de cœur », avec des airs qu’on aime, qu’on a plaisir à chanter, ou qu’on écoute tout le temps. Ma première intuition était de rassembler des héroïnes orientales, comme Semiramide ou Pamina ; j’avais aussi envie de la scène finale de Salome de Richard Strauss, que j’avais travaillée pour un concours. Salomé est une figure qui m’attire, y compris à travers ce qu’elle représente culturellement, via Gustave Flaubert et Oscar Wilde, évidemment. Alain m’a donné son accord, mais à condition de prendre la version française de 1907 : les références discographiques sont moins nombreuses, et l’orchestration est plus légère. Surtout, elle est fondée sur le texte original de Wilde – parfois un peu alambiqué, puisque le français n’était pas sa langue maternelle –, mais Strauss a procédé à quelques ajustements.

Qui vous a suggéré les autres titres, parmi lesquels figurent des inédits ?

J’aurais bien aimé la Cléopâtre de Massenet, mais après l’avoir lue, je l’ai écartée. En fin de compte, le thème de l’orientalisme a cédé la place à celui du miroir. Le Palazzetto Bru Zane, qui est partie prenante pour cet enregistrement, nous a fait parvenir une liste d’airs peu connus. Et Alexandre Dratwicki, son directeur scientifique, a accepté de rédiger le texte de présentation du programme dans la plaquette d’accompagnement du disque.

Au nombre des révélations, l’intégralité de la scène de Juliette au premier tableau de l’acte IV de l’opéra de Gounod…

Nous sommes partis du manuscrit initial. La grande scène « Dieu ! quel frisson court dans mes veines… Amour, ranime mon courage » est donnée dans son intégralité, avec l’andante « Viens ! ô liqueur mystérieuse », qui avait été enlevé : une page plus méditative, dans laquelle Juliette paraît troublée et se demande si le breuvage n’est pas vraiment du poison. Cette partie, restée quasiment inédite, figure évidemment sur le disque. Et puisque le programme a pour thème le miroir, nous avons inclus un air de Daniel Steibelt, un compositeur surtout connu pour ses œuvres pour piano, mais qui a aussi écrit plusieurs opéras, dont un Roméo et Juliette, en 1793. C’est une très belle scène, d’une grande richesse, avec un récitatif, suivi d’un air en fa majeur.

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Actus / brèves

Comptes rendus , CD , DVD - Numéro 143

On en parle
Comptes rendus
Salome à Salzbourg

Felsenreitschule, 9 août

PHOTO : Asmik Grigorian et Gabor Bretz.
© SALZBURGER FESTSPIELE/RUTH WALZ

John Daszak (Herodes)
Anna Maria Chiuri (Herodias)
Asmik Grigorian (Salome)
Gabor Bretz (Jochanaan)
Julian Prégardien (Narraboth)
Avery Amereau (Ein Page der Herodias)

Franz Welser-Möst (dm)
Romeo Castellucci (msdcl)

Romeo Castellucci est aujourd’hui partout. Mais avec, à Salzbourg, le cadre très judicieusement choisi pour lui du Manège des rochers (Felsenreitschule), et surtout son matériau brut, qui correspond à des données fondamentales de sa propre esthétique. Choix plus que pertinent, comme celui de l’œuvre, pour une nouvelle production littéralement extraordinaire.

Avec des partis pourtant paradoxaux, mais terriblement efficaces, dont le minimalisme prend résolument le contre-pied des clichés. Arcades murées pour commencer, mais en gardant l’apparence du même tuf, et dont le dessin reste visible. Seule une brève lueur, parcourant les interstices de la galerie du bas, permettra d’évoquer le palais royal qu’elles abritent vraisemblablement.

Soulignant aussi, par l’inscription portée sur le rideau initial, la valeur parlante du rocher, en reprenant la devise orgueilleusement placée par un prince-évêque au-dessus d’une des portes monumentales du tunnel qui perce la montagne de Salzbourg : « Te saxa loquuntur » (« Les pierres te racontent »). Avec une utilisation magistrale du plateau laissé pratiquement vide, hors les trois cercles sur le sol luisant, dont celui de droite recouvre le puits où chante Jochanaan.

Pour la suite, après la vision saisissante du clair de lune évoqué par Narraboth par -l’entrouverture du toit de la salle, permettant de faire miroiter sur l’immense paroi la lueur de la lumière naturelle, en éclairage rasant, ce ne sont que rares images symboliques, mais d’une force de suggestion fascinante, dans leur incomparable qualité plastique.

Prophète sortant du puits mais laissé dans l’ombre, en silhouette, entouré de figures fantomatiques qui déploient, autour de lui, une auréole de mouvants voiles noirs, le tout au centre d’une tache circulaire également noire, qui s’élargit bientôt à tout le mur, avant de fondre progressivement. Étonnant cheval noir apparaissant à mi-hauteur dans le puits, et dont la tête coupée, que les serviteurs nettoient ensuite à la lance à eau, sera un moment posée par Salome sur le corps de Jochanaan. Présentation de ce corps, après l’exécution, assis, complètement nu, et sans tête, lentement caressé par l’héroïne.

La réalisation toujours problématique de la « Danse des sept voiles » est magistralement résolue par l’image fabuleuse d’une Salome entièrement recroquevillée, presque nue, sur un piédestal portant simplement l’inscription « saxa » (« pierres »), pendant qu’un énorme bloc descend très lentement des cintres au-dessus d’elle, pour finir, non par l’écraser, mais par l’absorber totalement, en lui transmettant la force de résistance du rocher. Sans aucune danse donc, mais rendant la plus belle justice que nous ayons vue à l’obsédante et impossible musique.

Ce rituel lentement déployé, et son irréalisme foncier, servent admirablement la partition. Le Wiener Philharmoniker est évidemment l’orchestre ad hoc, dont la somptuosité, d’abord curieusement retenue, est ensuite brillamment déployée par un Franz Welser-Möst au meilleur de son répertoire.

Révélée au Festival par son émouvante Marie du Wozzeck de 2017 (voir O. M. n° 132 p. 66 d’octobre), Asmik Grigorian est quasiment idéale dans le rôle-titre : elle en a la très grande beauté, mince et fluide, la jeunesse apparente que demande le livret, la formidable énergie et la concentration intérieure, les aigus puissants requis, dans une tessiture parfaitement homogène, où rien ne se perd de la séduction du timbre.

Moins exceptionnel sur ce dernier plan, le très versatile John Daszak est un Herodes de grand relief, qui passe brillamment de la plus douce séduction au plus violent désespoir. Apparu modestement à Salzbourg, en 2007, en Antonio dans Le nozze di Figaro, Gabor Bretz donne un Jochanaan d’une puissance farouche inquiétante. Julian Prégardien est un Narraboth très charmeur, seule l’Herodias passablement fatiguée d’Anna Maria Chiuri restant nettement en retrait.

Encore une soirée d’exception, diffusée aussitôt par une bonne captation télé et dont on espère qu’elle sera suivie d’un DVD, qui en préservera au moins l’essentiel.

FRANÇOIS LEHEL

On en parle
CD
Elsa Dreisig : Miroir(s)

Opera Arias
Faust, Thaïs, Manon Lescaut, Manon, Roméo et Juliette, Il barbiere di Siviglia, Le nozze di Figaro, Hérodiade, Salomé
Orchestre National Montpellier Occitanie, dir. Michael Schonwandt

1 CD Erato 0190295634131

La mode des albums « à concept » a souvent du bon. Pour son premier récital discographique, gravé en studio, en avril 2018, on pouvait craindre qu’Elsa Dreisig nous offre un florilège fourre-tout des airs les plus rabâchés du répertoire. Grâce à Alain Lanceron, président de Warner Classics & Erato, et à Alexandre Dratwicki, directeur scientifique du Palazzetto Bru Zane (par ailleurs auteur de l’excellent texte d’accompagnement), elle nous propose, au contraire, une passionnante confrontation entre les Manon de Massenet et Puccini, les Juliette de Steibelt et Gounod, les Rosina de Mozart et Rossini, les Salomé de Massenet et Strauss, introduite par un face-à-face entre le « miroir » de Marguerite et celui de Thaïs.

Elsa Dreisig expliquant elle-même, dans ce numéro, la composition du programme, nous n’y reviendrons pas, sinon pour insister sur trois points. D’abord que des « tubes » comme « Ah ! je ris… », « Dis-moi que je suis belle », « Adieu, notre petite table », « Una voce poco fa » ou « Porgi, amor », détachés de leur contexte musical et dramaturgique, s’écoutent avec bien plus de plaisir quand on les « recontextualise ».

Ensuite qu’il est toujours payant d’offrir des versions alternatives de ces mêmes « tubes » : la scène finale de Salome ne sonne pas de la même manière en français (le texte original de la pièce d’Oscar Wilde, légèrement retouché et mis en musique par Richard Strauss) qu’en allemand ; et l’air « du poison » de Juliette mérite vraiment d’être entendu dans son intégralité, avec son magnifique cantabile central (« Viens ! ô liqueur mystérieuse »).

Enfin qu’une page ressuscitée en première mondiale, pour peu qu’elle ait une réelle valeur musicale, constitue toujours une cerise bienvenue sur le gâteau : la grande scène extraite du Roméo et Juliette de Daniel Steibelt (1765-1823), opéra créé à Paris, en 1793, soutient sans problème la comparaison avec Lodoïska (1791) et Médée (1797) de Cherubini, également créées au Théâtre Feydeau.

Quant à Elsa Dreisig, on ne sait qu’admirer le plus chez elle, entre la fraîcheur du timbre, la franchise et l’homogénéité de l’émission, la netteté et l’expressivité de la diction, en français comme en italien. L’air « des bijoux » est idéalement radieux, « In quelle trine morbide » ruisselle de sensualité juvénile, « Una voce poco fa » est aussi parfaitement chanté qu’incarné, et « Adieu, notre petite table » émeut sans sensiblerie.

Dans l’absolu, les deux Juliette, les deux Salomé et Thaïs réclament une voix plus ample et plus large. Mais on est en studio, rappelons-le, qui permet des expériences inenvisageables à la scène, pour l’instant du moins. À 27 ans, Elsa Dreisig n’a aucune raison de précipiter le cours des événements et il sera bien temps, la maturité venue, de se mesurer à Salome, Thaïs et Hérodiade dans leur intégralité. Ce que l’on entend dans ce disque autorise, en tout cas, les plus vifs espoirs.

L’Orchestre National Montpellier Occitanie accomplit un sans-faute, rappelant qu’il compte parmi les meilleures phalanges de l’Hexagone. Michael Schonwandt le dirige avec autant de précision que de sens de l’équilibre, offrant à sa jeune interprète un somptueux écrin sonore dans Salome.

RICHARD MARTET

On en parle
DVD
Wagner : Die Meistersinger vun Nürnberg

Michael Volle (Hans Sachs) – Günther Groissböck (Veit Pogner) – Johannes Martin Kränzle (Sixtus Beckmesser) – Daniel Schmutzhard (Fritz Kothner) – Klaus Florian Vogt (Walther von Stolzing) – Daniel Behle (David) – Anne Schwanewilms (Eva) – Wiebke Lehmkuhl (Magdalene) – Georg Zeppenfeld (Ein Nachtwächter)
Chor und Orchester der Bayreuther Festspiele, dir. Philippe Jordan. Mise en scène : Barrie Kosky. Réalisation : Michael Beyer (16:9 ; stéréo : PCM ; DTS 5.0)

2 DVD Deutsche Grammophon 073 5450

Signée par le brillantissime Barrie Kosky, cette production, filmée lors de sa création au Festspielhaus de Bayreuth, en 2017, est d’ores et déjà historique (voir O. M. n° 132 p. 28 d’octobre). Car tout concourt au ravissement intellectuel et esthétique.

Ici, pas de thèse fumeuse imposée à une partition récalcitrante. Kosky réussit simplement le tour de force de nous parler à la fois du créateur Wagner et de tout ce dont le mythe de Nuremberg est porteur. Humour et émerveillement sont au programme, d’autant que la captation vidéo permet de goûter le complexe jeu d’acteurs qu’on ne voit pas toujours depuis la salle, une fois passé le rang 10.

En situant le premier acte dans la Villa Wahnfried, avec une Eva/ Cosima, un Sachs/Wagner, un Pogner/Liszt et un Beckmesser/Hermann Levi, chacun plus vrai que nature, la contextualisation s’avère d’emblée judicieuse. Puis, le déboublement Sachs/Walther (un Wagner mûr face à un Wagner juvénile) tourne à la convaincante « mise en abyme ». D’autant que le futur maître, comme l’ancien, est à chaque fois porté par une voix adéquate : timbre pastel de Klaus Florian Vogt, baryton-basse si humain de Michael Volle (quel troisième acte !).

Et c’est un bonheur de reconsidérer les coups de génie de Barrie Kosky, comme ce charivari du II tournant soudain au pogrom grinçant. Virtuose des emboîtements vertigineux, le metteur en scène australien s’affirme bien comme l’un des plus passionnants du moment.

Quant à la distribution, elle est impeccable, de l’Eva mûre d’Anne Schwanewilms au David généreux de Daniel Behle. Sans oublier la figure complexe, jamais caricaturale, offerte par Johannes Martin Kränzle en Beckmesser.

La direction de Philippe Jordan illumine la comédie wagnérienne d’une verve toute latine laquelle, à la réécoute, a vraiment des affinités avec les ineffables Meistersinger d’André Cluytens, captés à Bayreuth, en 1957 (en CD chez Walhall).

Une deuxième référence, qui rejoint le DVD filmé à Glyndebourne, en 2011 (Opus Arte).

VINCENT BOREL