opéra Numéro 151
Juin 2019

Entretien, actus, brèves

© YAN BLENEY

Entretien

Numéro 151

Nicole Car & Etienne Dupuis

© YAN BLENEY

Mariés et parents d’un petit Noah, le baryton canadien et la soprano australienne ont choisi la France comme port d’attache et viennent d’acheter un appartement à Paris. Le cadre idéal pour préparer la nouvelle production de Don Giovanni au Palais Garnier, à partir du 11 juin, dans laquelle Etienne Dupuis incarnera le libertin, face à Nicole Car en Donna Elvira. Un partage auquel les deux artistes sont extrêmement attachés, au point de se faire engager le plus souvent possible dans les mêmes spectacles, comme ce fut le cas, ces derniers mois, dans La traviata et Faust à l’Opéra de Marseille.

Vous vous êtes rencontrés sur une production d’Eugène Onéguine, en avril 2015, au Deutsche Oper de Berlin. Le coup de foudre a-t-il été immédiat ?

Etienne Dupuis : J’ai fait mes débuts en Posa et en Onéguine en même temps. Et la première de Don Carlo avait lieu le même jour que la première répétition d’Eugène Onéguine, à laquelle j’avais accepté d’aller car je n’avais rien d’autre à chanter que le quatuor du premier acte. C’est là que j’ai rencontré Nicole, qui incarnait Tatiana. Le lendemain, j’étais encore sur un nuage, tant la réaction du public avait été extraordinaire pour Don Carlo : à chaque fois que l’un de nous entrait en scène, il applaudissait à tout rompre. Sans faire de distinction entre Rolando Villazon, Anja Harteros, ou moi ! Je n’avais jamais vécu cela.

Nicole Car : Etienne se vantait d’avoir fait le meilleur spectacle de toute sa vie ! Je me suis dit qu’il ne manquait pas d’ego…

E. D. : J’avais la grosse tête ! Quelques jours plus tard, Nicole est quand même venue me voir pour me demander si je pouvais lui faire découvrir un peu Berlin. C’était le 1er mai, tout était fermé. Nous sommes allés nous promener, et c’est là que nous avons commencé à nous dire que nous pourrions devenir plus que des amis.

N. C. : Les premiers temps ont été difficiles, car nos agendas étaient déjà pleins pour les années à venir. Etienne devait partir pour faire L’Heure espagnole et L’Enfant et les sortilèges à Glyndebourne, et moi pour chanter Le nozze di Figaro à Sydney. Nous avons été tout de suite séparés pendant trois mois.

E. D. : Chacun d’un côté du globe !

N. C. : Berlin est comme notre deuxième maison. Et Noah, notre fils, un bébé du Deutsche Oper !

E. D. : Christoph Seuferle, directeur de l’opéra au Deutsche Oper, nous a dit qu’il fallait qu’on l’appelle comme lui, puisqu’il était à l’origine de notre rencontre. Et Jonathan Friend, administrateur artistique au Metropolitan Opera de New York, qui ne s’exprime quasiment que sur le ton de l’ironie, nous a promis mille dollars de plus par représentation si nous donnions son prénom à notre fils ! Avoir un enfant dans ce milieu suscite des réactions très sympathiques.

Désormais, vous chantez régulièrement ensemble…

N. C. : C’est une chance que la plupart des maisons d’opéra nous apprécient l’un et l’autre, et comprennent qu’il est très important pour nous de rester en famille, avec notre fils.

E. D. : J’ai été agréablement surpris, car à une époque pas si lointaine, l’arrivée d’un enfant pouvait signifier la fin de la carrière pour la mère. Dans notre cas, c’est plutôt l’effet inverse. Tant nos agents que les directeurs artistiques mettent la main à la pâte ! Une des raisons pour lesquelles nous plaisons tous les deux à ces derniers est que nous sommes des chanteurs similaires, dans le sens où nous nous investissons dans tout le spectacle, plutôt que de ne penser qu’à notre petite personne. Les critiques qui disent du mal de nos collègues nous affectent, même si elles nous encensent. Quand on travaille pendant des semaines ensemble, on apprend à se connaître, à s’apprécier, à se respecter. Quoi qu’il en soit, il est devenu très rare qu’une maison engage l’un de nous deux seulement.

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Actus / brèves

Comptes rendus , CD , DVD - Numéro 151

On en parle
Comptes rendus
Falstaff à Madrid

C’est souvent dans le registre doux-amer que Laurent Pelly donne le meilleur de lui-même. Sa nouvelle mise en scène de Falstaff, coproduite avec l’Opéra National de Bordeaux, la Monnaie de Bruxelles et la Tokyo Nikikai Opera Foundation, le confirme.

L’action, transposée au XXe siècle, s’enchaîne avec fluidité, grâce aux ingénieux décors de Barbara de Limburg, au nombre de trois. L’auberge de la Jarretière est un troquet miteux, avec des alignements de bouteilles derrière le comptoir et une banquette où Falstaff, le cheveu gris et sale, en pull et pantalon cradingues, écluse ses bières. Quand il chante « Questo è il mio regno », les parois qui enfermaient le bar s’écartent jusqu’aux coulisses, dévoilant une haute façade percée de fenêtres illuminées.

L’intérieur des Ford évoque le hall d’entrée d’une demeure bourgeoise anglaise : structure de bois en damiers, escalier aux rampes ouvragées et recouvert d’un tapis, sièges disposés sur les paliers intermédiaires. Le dispositif s’ouvre en son milieu, au second tableau du II, pour accueillir un large canapé vert, où Sir John entreprend de courtiser Alice.

Pour le parc de Windsor, enfin, le plateau entièrement vide, avec la façade précédemment décrite à l’arrière-plan, est remplacé, à l’arrivée de Falstaff, par un immense miroir couronné de feuillages, qui avance vers la salle, reflétant aussi bien les personnages de la farce cruelle imaginée par les commères que les spectateurs du Teatro Real. « Tutto nel mondo è burla », n’est-il pas vrai ?

Les décors illustrant ainsi la face sombre de l’ouvrage, Laurent Pelly compense par des costumes colorés, renvoyant pour la plupart aux années 1950 (le tailleur rose d’Alice la fait ressembler à Doris Day dans une comédie américaine de l’époque), et par une direction d’acteurs extrêmement drôle quand il le faut. Le spectateur qui n’a jamais vu Falstaff comprend tout ce qui se passe, le metteur en scène préservant de bout en bout la lisibilité de la narration.

Pour ses deux distributions en alternance, Joan Matabosch, directeur artistique du Teatro Real, n’a pas voulu jouer la carte du vedettariat mais celle du travail d’équipe, en mettant l’accent sur le chant espagnol actuel. La première, que nous avons vue et entendue le 8 mai, joue avec un naturel parfait, fruit de plusieurs semaines de répétitions intensives, et trouve tout naturellement sa place dans un spectacle réglé avec la précision d’un mécanisme d’horlogerie.

Il faudrait citer tous les interprètes. Nous nous contenterons de signaler les plus marquants : le Falstaff caractérisé avec finesse par Roberto De Candia ; la délicieuse Nannetta de Ruth Iniesta, au timbre frais et velouté dans son air du dernier acte ; l’Alice pleine de verve de Rebecca Evans ; la Meg remarquablement chantée de Maite Beaumont. Mais, répétons-le, les individualités ne comptent pas ici, seul importe le résultat d’ensemble.

Il fallait un véritable maestro concertatore pour garantir la cohésion musicale du plateau. Vif, précis, lumineux, tendre quand il le faut (la manière dont il suspend le temps pour la sublime phrase d’Alice « Ma il viso tuo su me risplenderà, come una stella -sull’immensità » !), Daniele Rustioni confirme son talent de chef verdien, déjà admiré dans Don Carlos et Macbeth à l’Opéra de Lyon, la saison dernière.

Un Falstaff réussi, donc, qui a sans doute déçu les amateurs de personnalités vocales d’exception, mais qui a le mérite de ne laisser de côté aucune des composantes de cet ouvrage décidément à part dans l’œuvre de Verdi.

RICHARD MARTET

On en parle
CD
Lise Davidsen : Wagner & Strauss

En 2015, à Londres, pendant la finale du Concours « Operalia » à l’issue de laquelle elle avait remporté le Premier prix, le Prix du public et le Prix « Birgit Nilsson », Lise Davidsen nous avait impressionné dans l’air d’entrée d’Elisabeth de Tannhäuser. Trois ans plus tard, dans la nouvelle production d’Ariadne auf Naxos à Aix-en-Provence, son incarnation de la Prima Donna/Ariadne nous avait carrément ébloui.

Son premier récital en studio, gravé en septembre-octobre 2018, va encore plus loin : non seulement il confirme les dons exceptionnels de la soprano norvégienne, mais, grâce à la direction musicale d’Esa-Pekka Salonen, il s’avère l’un des disques les plus exaltants de cette saison 2018-2019 qui s’achève.

En toute logique, c’est avec Tannhäuser, dans lequel Lise Davidsen fera ses débuts à Bayreuth, le 26 juillet prochain, que s’ouvre le programme. « Dich, teure Halle » dévoile d’emblée toutes les qualités de la voix : ronde, puissante, veloutée, homogène et d’un rayonnement irrésistible dans l’aigu (quelle facilité sur le si naturel, qui arrache un cri à tant de ses consœurs !). Trop ample pour « Allmächt’ge Jungfrau » ? Peut-être, malgré de réels efforts pour l’alléger, et une belle sensibilité dans le phrasé.

Le monologue « Es gibt ein Reich » d’Ariadne, avec ses attaques franches et pénétrantes dans l’aigu, son grave naturellement opulent et sonore, son ahurissante longueur de souffle dans la péroraison finale, transporte l’auditeur vers les cimes, avec le concours d’un orchestre sublime de sensualité et de finesse.

La suite, exclusivement dédiée aux lieder de Richard Strauss, ne fait pas un instant regretter l’absence des héroïnes d’opéra où l’on rêve d’entendre Lise Davidsen (Sieglinde, Chrysothemis, Helena, voire, dans le cadre d’un récital de studio, Isolde). Car les versions orchestrées de l’opus 27 ou de la célébrissime berceuse Wiegenlied s’accommodent idéalement d’une telle richesse. Cäcilie ressemble ici au « Zweite Brautnacht » de Die ägyptische Helena, Heimliche Aufforderung déploie des torrents de tendresse et Morgen !, phrasé sans une once d’affectation, plonge l’auditeur dans l’extase.

Pour les Vier letzte Lieder, Lise Davidsen se souvient qu’ils furent créés, en 1950, par sa compatriote Kirsten Flagstad. Un instrument de vastes proportions peut donc s’y glisser sans problème, pour peu que l’artiste soit capable de l’éclaircir et de l’alléger quand il le faut. C’est exactement ce qui se passe ici, notamment dans un Frühling comme en suspension dans le temps et l’espace, et un Beim schlafengehen d’une beauté et d’une sérénité envoûtantes.

Faut-il émettre une (petite) réserve avant de conclure ? Il est possible de trouver un peu trop « vocale » cette interprétation de l’ultime cycle straussien, qui, par exemple dans September, tend à privilégier la plénitude du son davantage que la mise en valeur du texte.

De bout en bout, Esa-Pekka Salonen est bien plus qu’un accompagnateur. Il dialogue avec sa jeune soliste (Lise Davidsen vient tout juste de fêter son 32e anniversaire !), la porte, l’enveloppe jusqu’à ce que l’orchestre ne fasse plus qu’un avec la voix, la fusion atteignant son point culminant dans Im Abendrot, conclusion miraculeuse d’un disque en tous points mémorable.

RICHARD MARTET

On en parle
DVD
L’Étoile de Chabrier

Jusqu’ici, la vidéographie de L’Étoile se résumait à une captation effectuée à l’Opéra de Lyon, en 1984, sous la baguette de John Eliot Gardiner et dans une mise en scène de Louis Erlo & Alain Maratrat (en DVD chez RM Arts). On est donc heureux d’accueillir cette nouvelle version, filmée à Amsterdam, en 2014, dont nous avions salué à l’époque la pertinence (voir O. M. n° 101 p. 40 de décembre).

À la tête du Residentie Orkest de La Haye, Patrick Fournillier livre une lecture empreinte à la fois de compétence, d’amour et de bonhomie. La vis comica, constamment présente en fosse, n’empêche pas un extrême raffinement, et la distribution s’avère l’une des meilleures que l’on puisse réunir aujourd’hui.

Travestie en Gavroche, Stéphanie d’Oustrac campe un Lazuli confondant de naturel, crédible, expressif, d’une grande sûreté vocale. Tout à la fois drolatique et inquiétant, Christophe Mortagne est impeccable en Ouf Ier, tandis qu’Hélène Guilmette dessine une Laoula idéale de fraîcheur. Jérôme Varnier, François Piolino, Julie Boulianne et Elliot Madore complètent avec talent.

Si le premier acte surprend par son décor austère (forêt de mâts surmontés de haut-parleurs, ambiance années 1930), c’est parce que Laurent Pelly se refuse à une lecture superficielle du livret. Le dénouement peut-être pas aussi heureux qu’espéré, les déguisements successifs d’Ouf Ier (Dictateur de Chaplin, Mussolini, Mobutu, Franco…) sont là pour rappeler qu’une comédie peut également inciter à réfléchir.

Heureusement, les décors joyeusement fantaisistes du II et du III, multipliant à l’envi portes et engrenages, effacent toute lourdeur, laissant à Laurent Pelly toute latitude pour régler de brillantes scènes de foule et une direction d’acteurs minutieuse.

Avec une qualité de l’image évidemment supérieure, grâce aussi à l’excellent filmage de François Roussillon, ce DVD surclasse celui de Lyon.

NICOLAS BLANMONT