opéra Numéro 177
Novembre 2021

Entretien, actus, brèves

© MARCO BORGGREVE

Entretien

Numéro 177

Jodie Devos

Lakmé à Tours (2017). © MARIE PÉTRY

Devenue, en l’espace de quelques années, l’une des coloratures légères les plus recherchées de notre époque, la soprano belge, dont l’album Offenbach Colorature, chez Alpha Classics, a raflé toutes les récompenses, enchaîne les projets. Au théâtre, le prochain est le rôle de Gabrielle, en alternance avec Florie Valiquette, dans la version originelle intégrale de La Vie parisienne, proposée par le Palazzetto Bru Zane, en première mondiale, dans une mise en scène de Christian Lacroix, en coproduction avec le Théâtre des Champs-Élysées et les Opéras de Liège, Limoges, Montpellier, Rouen et Tours, à partir du 7 novembre. Au disque, le Stabat Mater de Pergolesi, dirigé par Julien Chauvin, sortira en février 2022, toujours chez Alpha Classics.

Comment la grande aventure de la musique a-t-elle commencé pour vous ?

J’ai toujours aimé chanter. J’ai effectué des stages de chant choral, à 5 ans et demi, avec, au programme, des comédies musicales pour enfants ou des chansons de Michel Berger. Pour tout dire, j’ai grandi avec le rock classique (Queen, Pink Floyd, Led Zeppelin) et, à 11 ans, je voulais être chanteuse de variétés, sans me poser de questions. J’ai aussi fait, à l’époque, beaucoup de danse, classique et modern jazz, discipline qui me manque aujourd’hui énormément. J’avais 16 ans quand j’ai pris mes premiers cours de chant, d’abord à Ciney, puis à l’Institut Royal Supérieur de Musique et de Pédagogie (IMEP) de Namur, où j’ai étudié le solfège, l’histoire de la musique, etc. Lors d’une master class au Danemark, Noelle Barker, professeur de Sophie Karthäuser et de mon propre professeur à Namur, Benoît Giaux, est venue me voir. Avec la pianiste Audrey Hyland, elle m’a encouragée à partir travailler à Londres, et c’est ainsi que je me suis retrouvée à la Royal Academy of Music. J’y ai suivi des cours de théâtre assez poussés, mais il m’a aussi été permis d’approfondir chaque style : oratorio, lied, opéra… Ne sachant pas que j’étais francophone, un professeur m’a même félicitée pour ma prononciation du français, en précisant toutefois qu’il y avait encore deux ou trois choses à améliorer ! J’ai donc dû travailler ma diction : on devient parfois paresseux, en chantant dans sa propre langue. Nous étions quinze à Namur, et à Londres, j’ai, tout à coup, été confrontée à un grand nombre de chanteurs d’un excellent niveau, comme la soprano Christina Gansch, qui interprète en ce moment (1) Pamina dans Die Zauberflöte, au Covent Garden, ou le contre-ténor Kangmin Justin Kim, irrésistible quand il s’amuse à parodier Cecilia Bartoli !

Il y a eu ensuite le Concours « Reine Elisabeth », en 2014…

Oui, après deux ans à Londres, je suis rentrée en Belgique afin de préparer le Concours « Reine Elisabeth », pour lequel il m’a fallu travailler un programme très lourd, avec du baroque, de la mélodie, de l’oratorio, de l’opéra – bref, un panorama de deux ou trois siècles de musique. On m’a décerné le Deuxième prix, derrière la soprano Sumi Hwang, alors que je ne croyais pas pouvoir aller aussi loin : j’étais venue pour apprendre quelque chose, voilà tout. Sans compter que cela avait mal commencé pour moi : après la première épreuve, je suis tombée dans les pommes devant la reine Mathilde ! Je venais d’interpréter le Feu dans L’Enfant et les sortilèges, je m’étais emmêlé les pinceaux en chantant « Tu as renversé le pigeonnier » au lieu de « Tu as brandi le tisonnier, renversé la bouilloire », et mon collier est tombé ; j’ai regardé mon pianiste, j’ai vu des étoiles et puis… plus rien. Mais grâce à Michel-Etienne Van Neste, le secrétaire général du Concours, j’ai pu reprendre la compétition, après tous les autres candidats. J’ai alors chanté Ganymed de Wolf, comme je l’avais prévu. Ce Deuxième prix m’a comblée, d’autant que ceux qui remportent le Premier prix, remarque-t-on, ne font pas les plus grandes carrières ; Marie-Nicole Lemieux, récompensée en 2000, est l’exception à la règle. Je crois aussi que mon esprit combatif en a touché certains, car on m’a également remis le Prix du Public. Il faut dire que je chante à chaque fois comme si je jouais ma vie… Après sept ans de carrière, je me sens toujours comme une débutante ! Ces concours nous apprennent à nous endurcir, mais la route est longue.

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Actus / brèves

Comptes rendus , CD , DVD - Numéro 177

On en parle
Comptes rendus
Œdipe à Paris

Une voix « off » expose, dans un Prologue, les antécédents de l’histoire tragique, en remontant jusqu’à l’épisode de Thésée, du Minotaure et d’Ariane. Elle explique pleinement l’horreur qui suivra, et souligne que la faute originelle est bien celle du père, Laïos, et non du fils, Œdipe, comme le voudra Freud.

Le parti étonne, ensuite, de projeter le livret d’Edmond Fleg sur le décor : pas vraiment utile pour comprendre la plupart des chanteurs, à l’excellente diction, mais de fait indispensable pour la masse nombreuse des chœurs, et élément plastique important, avec des dispositions habiles. Cette visualisation d’un texte souvent critiqué en fait valoir, aussi, les réelles beautés. Et aide, enfin, à justifier le rythme retenu qui est celui de l’œuvre, et l’un des problèmes majeurs qu’elle peut poser à la représentation.

La mise en scène de Wajdi Mouawad choisit en effet, à la différence des productions récentes qui ont été, pour la plupart, autant d’échecs, de dérouler lentement un rituel symbolique, selon la formule adoptée, avec succès, par Achim Freyer, au Manège des rochers (Felsenreitschule) de Salzbourg, en août 2019 (voir O. M. n° 154 p. 63 d’octobre). À la différence qu’ici, au lieu de l’univers plastique marqué exclusivement de la personnalité de son auteur, c’est un très remarquable travail d’équipe qu’il nous est donné de voir.

Surprenants et inventifs costumes -d’Emmanuelle Thomas, appuyés par les maquillages très élaborés de Cécile Kretschmar, et ses coiffes fastueuses. Superbes décors d’Emmanuel Clolus, qui allient sobriété et plasticité du plus haut niveau, qu’il s’agisse de la haute roche doucement éclairée, où s’inscrit la figure d’Hécate, pour le drame du carrefour des Trois-Routes, ou de l’admirable tableau final, où un simple panneau monumental sert d’arrière-plan à un vaste bassin rectangulaire, couvert d’une mince pellicule d’eau. Le tout bellement éclairé par Éric Champoux.

Dans ce cadre, Wajdi Mouawad réussit à surmonter les nombreux pièges d’une œuvre célébrée avec respect, mais problématique à la scène, notamment pour son dramatisme souvent réduit. Il justifie même le choix initial d’avoir joint le second Œdipe de Sophocle (Œdipe à Colone) au premier, alors que l’aveuglement de la fin du III paraît déjà donner une conclusion, indispensable pourtant au propos d’une haute ambition spirituelle d’Edmond Fleg et de Georges Enesco.

Ici, l’enchaînement se fait tout naturellement, et très habilement, par un passage au plateau entièrement vide, où revient seulement la figure du Minotaure, bouclant la boucle. Jusqu’à une scène finale focalisant sur le seul Œdipe, non pas dissous dans la lumière, mais recueilli, tel un bouddha drapé de blanc, sur le miroir de la pièce d’eau, et finalement replié sur lui-même, dans une négation du vouloir-vivre quasi schopenhauerienne : une des magnifiques inventions de la production.

Reconduit de sa très remarquable prestation salzbourgeoise, Christopher Maltman n’a sans doute pas la qualité de timbre, ni la variété de registres que José van Dam apportait au rôle-titre, dans l’enregistrement de référence de l’ouvrage (EMI Classics/Erato, 1989). Mais l’engagement est exceptionnel, et l’acteur fascinant, avec une gestion des forces exemplaire.

Autour de lui, ce n’est pratiquement que du bonheur, du Grand Prêtre somptueusement profond de Laurent Naouri à l’extraordinaire Sphinge de Clémentine Margaine, dont le mezzo sombre et richement timbré fait merveille, et qui déploie une diabolique expressivité, malgré son immobilité.

Et encore, le Tirésias mordant de Clive Bayley, l’impeccable Créon de Brian Mulligan, le beau Berger de Vincent Ordonneau, le digne Thésée d’Adrian Timpau, et la jeune et vibrante Antigone d’Anna-Sophie Neher. Sans oublier l’ardent Phorbas de Nicolas Cavallier, le Laïos trop bref de Yann Beuron, comme la Jocaste au puissant et vigoureux mezzo d’Ekaterina Gubanova, ou la Mérope parfaitement dessinée d’Anne Sofie von Otter.

L’œuvre, exceptionnelle, exige impérativement des conditions d’exécution… d’exception : les vastes scène et fosse de l’Opéra Bastille sont le cadre idéal pour la parfaite prestation des Chœurs de l’Opéra National de Paris, dirigés aujourd’hui par Ching-Lien Wu, et celle, tout aussi supérieure, de l’Orchestre.

La direction, toujours d’une souveraine maîtrise, d’Ingo Metzmacher témoigne, comme à Salzbourg, de sa compréhension et de son amour de la fabuleuse partition, autant que cette production, belle et intelligente, qui lui est toute dévouée.

FRANÇOIS LEHEL

On en parle
CD
Lecocq : La Fille de Madame Angot

En 1984, le Châtelet affichait La Fille de Madame Angot. Depuis, la capitale n’a plus entendu ce joyau de la musique légère française, et l’on ne peut que le regretter. Cet enregistrement remettra-t-il les pendules à l’heure ? On le doit au Palazzetto Bru Zane qui, du 16 au 20 février 2021, a confié au studio le titre le plus connu de Charles Lecocq (1832-1918).

À l’époque où la grande opérette classique avait droit de cité sur les scènes françaises, La Fille de Madame Angot figurait parmi les ouvrages favoris du public. À juste titre. Le livret de Clairville, Paul Siraudin et Victor Koning, situé dans un cadre historique revu de manière humoristique et pittoresque – le Directoire –, n’hésite pas à mettre en scène des personnages ayant réellement existé (Ange Pitou, dont, en 1850, Alexandre Dumas avait déjà fait un héros romanesque, Mademoiselle Lange, comédienne à la vie mouvementée et aux mœurs légères…), réunis autour de la fille d’une fameuse héroïne de fiction, Madame Angot.

Quant à la musique, vite devenue populaire après la création bruxelloise (4 décembre 1872), puis la première parisienne (21 février 1873), elle est de celles qui, avec le temps, portent bien leur âge. Datée mais nullement démodée, spirituelle, vive, enlevée, elle témoigne d’un art qui va bien au-delà du simple savoir-faire, et d’une louable ambition de donner à un genre supposé mineur ses lettres de noblesse – ce n’est pas un hasard si la partition porte l’indication « opéra-comique ». Les airs sont joyeux, truculents, à peine teintés de nostalgie si besoin est, et se glissent facilement dans l’oreille. Quant aux ensembles, ils révèlent une écriture aisément maîtrisée, dont les finales sont des exemples éloquents.

À la tête d’un Orchestre de Chambre de Paris pétillant, Sébastien Rouland mène la danse avec une verve et un humour qui ne manquent pas d’élégance. Le Chœur du Concert Spirituel n’a rien à leur envier. La distribution ? C’est un sans-faute. Flannan Obé campe un Trénitz très drôle, mais sans tomber dans la caricature. Impayable dans les rôles de composition, Ingrid Perruche fait un sort aux fameux « Couplets » d’Amaranthe. D’une voix mordante, Matthieu Lécroart incarne un Larivaudière pétulant.

Artavazd Sargsyan prête à Pomponnet une finesse bienvenue. Quant au trio Clairette/Mademoiselle Lange/Ange Pitou, il est épatant. La fraîcheur d’Anne-Catherine Gillet, la classe de Véronique Gens, l’impétuosité de Mathias Vidal se fondent en un ensemble irrésistible. Tous forment une véritable équipe – et l’on sait que, dans ce répertoire, l’union fait la force.

Les dialogues parlés ont été raccourcis, mais non réécrits. L’édition musicale est celle de la création bruxelloise, et fait donc appel à un orchestre plus léger que celui utilisé par la suite. En bonus, le duo de l’acte I, entre Ange Pitou et Larivaudière, tel qu’il fut donné à Paris, en 1873, et, surtout, la version révisée du duetto du II, entre Mademoiselle Lange et Ange Pitou (« Voyons, monsieur, raisonnons politique »), bien supérieure à celle qui l’avait précédée.

Comme toujours avec le Palazzetto, le livret est imprimé dans son intégralité, précédé de textes de présentation éclairants. Tout est donc réuni pour que cette intégrale, dominant nettement la maigre discographie, devienne une référence.

MICHEL PAROUTY

On en parle
DVD
Elina Garanca : Wesendonck-Lieder

L’intimité des Wesendonck-Lieder et leur force tout intérieure se prêtent-elles à l’écran ? On pouvait en douter avec le précédent de Nina Stemme (EuroArts), de surcroît perdue dans un programme trop hétéroclite, à Salzbourg déjà, en 2012 (voir O. M. n° 89 p. 81 de novembre 2013). En août 2020, dans le même Grosses Festspielhaus, avec les mêmes Wiener Philharmoniker, c’est la démonstration inverse.

Elina Garanca – dont on suit la régulière ascension au Festival, depuis son Annio dans La -clemenza di Tito, en 2003 – impose d’emblée une image d’une grande beauté, dans une robe mauve et blanche d’un goût supérieur, dont les sobres bouquets d’épaules nous tiennent constamment sous le charme ensorcelant de leurs enroulements…

Jeu très intériorisé, avec un minimum de gestes, mais force conquérante du regard, avec de rares coups d’œil sur la partition, contrôle efficace des mouvements de la bouche, qui n’altèrent jamais la beauté à la fois altière et très pure du visage. À supposer qu’il y ait un jour un CD audio, le DVD continuera de s’imposer prioritairement !

La mezzo lettone ne cherche pas à rivaliser avec les grandes dramatiques qui, dans l’orchestration de Felix Mottl, dominent la discographie – nonobstant la somptuosité de « heil’ge Natur ! », qui conclut Stehe still !, ou le magnifique et puissant aigu de « O wie dank’ich » dans Schmerzen. La beauté cuivrée du timbre, l’homogénéité du registre, la qualité de la prononciation et de la diction, la force irrésistible de l’expression suffisent à emporter l’adhésion.

Christian Thielemann reste, pour sa part, très retenu, à l’opposé de la véhémence trop envahissante de Mariss Jansons, avec Nina Stemme. Même perfectionnisme pour la Quatrième de Bruckner, qui suit.

Dans le cours de l’enregistrement de l’intégrale des Symphonies de Bruckner pour Sony Classical, chef et chanteuse ont renouvelé l’expérience à Salzbourg, en août 2021, avec de splendides Rückert-Lieder de Mahler, avant une Septième qui nous a paru encore plus convaincante que cette Quatrième : on attend avec impatience le DVD !

FRANÇOIS LEHEL