opéra Numéro 175 - Septembre - 1
Septembre - Semaine 1

Entretien, actus, brèves

© DARIO ACOSTA

Entretien

Numéro 175 - Septembre - 1

Clémentine Margaine

Après un été marqué par ses débuts dans Il trovatore, à Rome, et une invitation au « Concert de Paris », le 14 juillet, au pied de la Tour Eiffel, la mezzo française incarnera le rôle bref, mais essentiel, de la Sphinge dans la nouvelle production d’Œdipe de Georges Enesco, à l’Opéra Bastille, à partir du 23 septembre. L’occasion de faire le point sur une carrière entamée sous le signe de Carmen, qui s’ouvre désormais à Verdi et, bientôt, Wagner.

Votre voix, par son étendue et son ampleur, est de celles qui, en France du moins, ont tendance à faire peur. Avez-vous été confrontée à ce type d’appréhension, alors que vous-même deviez, sans doute, apprivoiser cet instrument ?

On m’a toujours fait sentir, pendant mes études au CNSMD de Paris, que j’avais un grand instrument. Comme si c’était un peu une tare, et sans vraiment m’apporter les clés – alors que cela me semblait plutôt une qualité pour chanter de l’opéra ! Mais j’ai eu la chance de rencontrer Chantal Mathias, qui a été la première enseignante à me dire que ma voix n’était pas énorme, mais simplement suffisante pour un certain répertoire, et que je devais être d’autant plus attentive à la soutenir par une technique sûre. Après ma sortie du Conservatoire, j’ai remporté la « Victoire de la Musique Classique » 2011, dans la catégorie « Révélation Artiste Lyrique », que je n’ai pas vraiment pu mettre à profit, parce que c’est à ce moment-là que je suis partie en troupe, en Allemagne.

Ce départ était-il mûrement réfléchi, ou le résultat d’un concours de circonstances ?

Alors que je faisais une production à Magdebourg, qui me semblait la ville la plus déprimante de l’univers, j’ai appelé mon agent pour qu’il me trouve quelque chose à faire pendant les jours de repos – même une simple audition ! Il m’a donc envoyée à Berlin, chanter pour Christoph Seuferle, directeur pour l’opéra du Deutsche Oper. Pour la première fois de ma vie, j’ai tout de suite senti qu’il se passait quelque chose : j’ai vu quelqu’un qui a cru en moi – et m’a fait une offre tout de suite après, sans consulter personne… C’était un contrat en troupe, et le rôle-titre de Carmen ! En France, on ne me proposait que Mercédès… Je n’ai donc pas réfléchi longtemps. Je savais que j’étais arrivée au bout de mes études. J’avais un professeur formidable qui m’accompagnait. Et il fallait que j’apprenne mon métier. La troupe était exactement ce dont j’avais besoin, avec à la fois des prises de risques, dans des emplois un peu exposés (le Compositeur dans Ariadne auf Naxos, Anna dans Les Troyens), et des parties plus tranquilles, qui me permettaient d’observer le travail de chanteurs confirmés (Maddalena dans Rigoletto, Flosshilde et Grimgerde dans Der Ring des Nibelungen). Et quel bain de musique que Berlin ! Pendant deux ans, j’ai passé toutes mes soirées libres, soit dans l’une des maisons d’opéra, soit à la Philharmonie.

Actus / brèves

Comptes rendus , Actualité , DVD - Numéro 175 - Septembre - 1

On en parle
Comptes rendus
Tristan und Isolde à Aix-en-Provence

Simon Rattle, Nina Stemme et Simon Stone, nouveau génie supposé du « Regietheater » ou assimilé, que les grandes maisons s’arrachent depuis une poignée d’années : il n’en fallait pas moins pour que la première production de Tristan und Isolde de l’histoire du Festival d’Aix-en–Provence fasse l’événement – et puisse prétendre rivaliser, dans la même œuvre, et quasiment aux mêmes dates, avec les artistes rassemblés par Nikolaus Bachler pour ses adieux au Bayerische Staatsoper de Munich (voir plus loin).

Sans surprise, Simon Stone fait ce qu’il fait toujours, de façon plus ou moins anecdotique – sa Traviata tapissée de SMS, à l’Opéra National de Paris –, transposer l’intrigue dans un contexte contemporain. Et il le fait, aidé des décors de Ralph Myers et des costumes de Mel Page, avec un soin quasi cinématographique du détail. Mais, pour que des chanteurs d’un certain âge, et peut-être, d’abord, d’une certaine corpulence, rentrent, tant bien que mal, dans les cases de la vraisemblance, une mise à distance s’impose, qui consiste, en lui superposant, sinon en lui substituant, une nouvelle strate de récit, à mettre le mythe à hauteur de notre époque.

À l’occasion de fêtes de Noël – la bûche faisant foi – dans son superbe loft, avec vue sur Paris ou sa banlieue, Isolde découvre que Tristan, son époux, a une maîtresse nettement plus jeune qu’elle. Et que lui. À l’instant où elle se retire dans sa chambre, le panorama urbain se métamorphose en arrière-plans marins, qui ne manquent d’ailleurs pas de rappeler certaines images de Bill Viola : la femme mûre fantasme, idéalise, même, la rencontre, tandis qu’en guise de philtre, Brangäne trouve une réserve de drogues, en flacons étiquetés d’émoticônes, dans une boîte à chaussures Nike – poncifs, êtes-vous là ?

La nuit d’amour se déroule dans un « open space », ce puissant antidote à l’intimité. Le caractère improbable d’un tel cadre est, heureusement, contrebalancé par un jeu assez subtil sur les doubles du couple, incarnant les différentes phases de leur relation, dans une pertinente intrication du passé et du présent : la trahison, sous la forme d’un adultère entre Tristan et Isolde, jadis épouse de Marke, surpris par leur fils Melot, alors enfant, a déjà eu lieu.

Il est, en revanche, difficile de pardonner à Simon Stone de faire s’agenouiller sur une table un Tristan déjà peu mobile sur ses deux jambes. Et le voici qui, dans l’indifférence générale, délire et agonise dans un wagon de la ligne 11, de Mairie des Lilas à Châtelet. Arrivée au terminus, Isolde part avec son fils, libérée des derniers liens qui l’attachaient à cet époux, abandonné à sa solitude parmi la faune censément alcoolisée et malpropre du dernier métro.

Mieux vaudrait en sourire que s’en offusquer. D’autant que l’interprétation musicale vient constamment rappeler ce qu’une telle approche, même brillamment étayée par huit pages d’interview dans le programme de salle, peut avoir de désespérément dérisoire, même pour qui épuiserait son attention à vouloir la prendre au sérieux – ce qu’elle est, nécessairement, dans l’intention.

C’est de haute lutte qu’entre Brexit et pandémie, les musiciens du London Symphony Orchestra ont fini par arriver à bon port. Admirables de discipline collective, comme de virtuosité individuelle, ils répondent idéalement à la conception de Simon Rattle, alliant densité et transparence pour faire soudain jaillir, comme décantés de l’envoûtante lave wagnérienne en fusion, des timbres d’une netteté moderniste proprement inouïe. Comme les « Appels » de Brangäne – formidable Jamie Barton – se fondent dans l’orchestre, à moins que ce ne soit l’inverse ! Climax, parmi quelques autres, d’un -deuxième acte en état de grâce.

Tous connus, à des degrés divers, dans leurs rôles respectifs, les protagonistes ne faillissent pas à leur réputation. Même si le vibrato donne quelques signes de relâchement, Franz-Josef Selig demeure le Marke de sa génération, dont Simon Rattle dit – comment trouver des mots plus justes ? – que « derrière son air affable se cache une grande profondeur sombre et tragique ».

Nina Stemme chante – et comme bien peu avant elle – Isolde depuis près de vingt ans. Cela s’entend, au I, lorsque le métier prend le pas, peut-être, sur l’art de l’interprète. Mais quelle tenue, quand la voix, enfin, trouve sa stabilité, qui lui permet tant la véhémence, et ces aigus décochés fendant l’espace sonore, que la plus extrême douceur !

Stuart Skelton, enfin, se hisse à de semblables hauteurs, qui a mûri son Tristan, et ne s’y épuise plus, sans en faire – citons encore Simon Rattle – « un parcours du combattant ». Nous n’avions plus entendu, depuis les meilleures années de Ben Heppner, pareil legato, pas seulement dans le duo, mais jusqu’au paroxysme de la souffrance.

MEHDI MAHDAVI

On en parle
Actualité
Réouverture du Met

Après 16 mois de fermeture, le prestigieux Metropolitan Opera de New York annonce sa réouverture après une période extrêmement difficile pour l’orchestre, privé de salaire depuis avril 2020.

Le syndicat de l’orchestre, le Local 802 of the American Federation of Musicians, constituait le dernier des trois principaux syndicats de l’institution à ne pas avoir trouvé d’arrangement avec la direction en faveur d’une réouverture.

Un accord a été signé, impliquant une réduction du nombre de musiciens permanents de 90 à 83, une baisse des salaires de 3,7% et une promesse d’un ajustement une fois que les recettes auront atteint 90% de leur niveau de la période pré-Covid.

L’orchestre et le chœur donneront en concerts gratuits la symphonie n°2 de Mahler les 4 et 5 septembre. Le 11 septembre, le Requiem de Verdi sera joué en mémoire aux victimes des attentats de 2001. Quant à l’ouverture officielle de la saison, elle aura lieu le 27 septembre avec le premier opéra d’un compositeur noir, Terence Blanchard. First shut up in my bones, créé en 2019 à l’Opéra Théâtre de Saint-Louis, sera donc présenté pour la première fois au public du Met.

On en parle
DVD
Satyagraha de Glass

Deuxième volet de la trilogie du compositeur américain Philip Glass, après Einstein on the Beach (Avignon, 1976) et avant Akhnaten (Stuttgart, 1984), Satyagraha (Rotterdam, 1980) n’a rien d’une narration historique précise. Certes, le sujet est bien la prise de conscience politique de Gandhi, au cours de son exil de vingt ans en Afrique du Sud, mais le livret ne fonctionne que par touches cursives, rédigées, de surcroît, dans un sanskrit inaccessible. La référence successive à trois autres personnages, Léon Tolstoï, Rabindranath Tagore et Martin Luther King, brouille encore davantage les pistes, en laissant entrevoir des horizons supplémentaires.

La pureté minimaliste de la musique de Philip Glass (né en 1937), compositeur resté d’un dépouillement beaucoup plus durablement rigoureux que son compatriote et cadet John Adams, nécessite, de toute façon, de se donner du temps. La magie qui opère à son écoute ne sera jamais immédiate, et elle sera encore plus difficile à appréhender en l’absence de support visuel.

Raison pour laquelle on comprend que certains n’aient pas réussi à écouter jusqu’au bout l’enregistrement audio de Satyagraha, dirigé par Christopher Keene, pourtant excellent (CD Sony Classical). Quant à la captation filmée de la production très inspirée d’Achim Freyer, à Stuttgart, en 1980, elle souffre d’une médiocre qualité d’image (DVD Arthaus Musik).

Cette fois, avec la splendide mise en scène de Phelim McDermott et Julian Crouch, filmée au Metropolitan Opera de New York, en 2011, on tient le vecteur idéal – rappelons, pour mémoire, que la production, créée à l’English National Opera, en 2007, avait fait son entrée au répertoire du Met, l’année suivante (voir O. M. n° 30 p. 62 de juin 2008).

Phelim McDermott et Julian Crouch se sont fait connaître par leur art particulier d’utiliser du papier journal et des bandes de ruban adhésif transparent (!), pour créer des univers fantastiques, habités de marionnettes géantes. Ici, dans une exceptionnelle qualité d’image, on découvre leur travail très original et poétique, qui ne laisse rien au hasard. Pas un bouton de guêtre ne manque aux costumes historiques, minutieusement reconstitués par Kevin Pollard !

Le pouvoir d’envoûtement de la représentation est d’autant plus total que les voix, bien assorties et de grand gabarit, sont accordées en ensembles sonnant magnifiquement. Mention particulière pour Richard Croft, Gandhi à la fois très investi dans son rôle et soucieux d’en respecter l’écriture musicale, au plus près du texte. Direction impeccable de Dante Anzolini, à la tête d’un orchestre opulent, mais dont les découpes restent précises.

Une référence incontournable, pour longtemps.

LAURENT BARTHEL