opéra Numéro 175 - Septembre - 1
Septembre - Semaine 1

Entretien, actus, brèves

© DARIO ACOSTA

Actus / brèves

DVD , Interview , Comptes rendus - Numéro 175 - Septembre - 1

On en parle
DVD
Satyagraha de Glass

Deuxième volet de la trilogie du compositeur américain Philip Glass, après Einstein on the Beach (Avignon, 1976) et avant Akhnaten (Stuttgart, 1984), Satyagraha (Rotterdam, 1980) n’a rien d’une narration historique précise. Certes, le sujet est bien la prise de conscience politique de Gandhi, au cours de son exil de vingt ans en Afrique du Sud, mais le livret ne fonctionne que par touches cursives, rédigées, de surcroît, dans un sanskrit inaccessible. La référence successive à trois autres personnages, Léon Tolstoï, Rabindranath Tagore et Martin Luther King, brouille encore davantage les pistes, en laissant entrevoir des horizons supplémentaires.

La pureté minimaliste de la musique de Philip Glass (né en 1937), compositeur resté d’un dépouillement beaucoup plus durablement rigoureux que son compatriote et cadet John Adams, nécessite, de toute façon, de se donner du temps. La magie qui opère à son écoute ne sera jamais immédiate, et elle sera encore plus difficile à appréhender en l’absence de support visuel.

Raison pour laquelle on comprend que certains n’aient pas réussi à écouter jusqu’au bout l’enregistrement audio de Satyagraha, dirigé par Christopher Keene, pourtant excellent (CD Sony Classical). Quant à la captation filmée de la production très inspirée d’Achim Freyer, à Stuttgart, en 1980, elle souffre d’une médiocre qualité d’image (DVD Arthaus Musik).

Cette fois, avec la splendide mise en scène de Phelim McDermott et Julian Crouch, filmée au Metropolitan Opera de New York, en 2011, on tient le vecteur idéal – rappelons, pour mémoire, que la production, créée à l’English National Opera, en 2007, avait fait son entrée au répertoire du Met, l’année suivante (voir O. M. n° 30 p. 62 de juin 2008).

Phelim McDermott et Julian Crouch se sont fait connaître par leur art particulier d’utiliser du papier journal et des bandes de ruban adhésif transparent (!), pour créer des univers fantastiques, habités de marionnettes géantes. Ici, dans une exceptionnelle qualité d’image, on découvre leur travail très original et poétique, qui ne laisse rien au hasard. Pas un bouton de guêtre ne manque aux costumes historiques, minutieusement reconstitués par Kevin Pollard !

Le pouvoir d’envoûtement de la représentation est d’autant plus total que les voix, bien assorties et de grand gabarit, sont accordées en ensembles sonnant magnifiquement. Mention particulière pour Richard Croft, Gandhi à la fois très investi dans son rôle et soucieux d’en respecter l’écriture musicale, au plus près du texte. Direction impeccable de Dante Anzolini, à la tête d’un orchestre opulent, mais dont les découpes restent précises.

Une référence incontournable, pour longtemps.

LAURENT BARTHEL

On en parle
Interview
John Osborn : « Partir à la recherche de la magie du style français »

Si le diable s’habille en Prada, le chanteur qui incarne Robert le Diable doit lui doit se mettre à nu tant la partition est réputée redoutable et difficile. Mission accomplie pour le ténor américain John Osborn qui s’enflamme dans ce rôle périlleux. Rencontre entre deux actes dans sa loge pour en savoir plus sur cette nouvelle prise de rôle.

Chanter à Bordeaux vous rappelle-t-il des souvenirs ?

Et comment ! J’étais à Bordeaux quand j’ai gagné le concours Operalia de Placido Domingo en 1996 avec ma femme (depuis 25 ans !) Lynette Tapia. C’est ici que nous avons commencé notre carrière internationale. On avait reçu des caisses de vins de Bordeaux exceptionnelles. Depuis, j’ai visité de nombreux Châteaux de la région (rire).

C’est quoi le style Meyerbeer ?

C’est mon troisième Meyerbeer après Le Prophète et Les Huguenots et je dois dire que c’est une musique extraordinaire. C’est un mélange d’opéra-bouffe, d’opérette, d’opéra-comique…. Il faut se préparer comme une soirée spéciale pour un grand opéra français. Le public français n’est plus habitué à assister à de si longues représentations, comme le font les wagnériens qui restent assis pendant 6 heures. Aussi, il ne faut pas oublier que ces œuvres coûtent cher à produire entre la distribution, le ballet, la mise en scène, les répétitions…

Pourquoi est-ce si difficile de chanter Robert le diable ?

Difficile n’est pas le bon mot. C’est plus que ça : on a besoin de chanter de nombreux aigus, d’avoir beaucoup de flexibilité et être doté d’une technique irréprochable. C’est un nouveau rôle, je le découvre et cherche encore les subtilités pour l’interpréter comme je le souhaite. Il faut savoir être délicat, trouver le juste milieu et partir à la recherche de la magie du style français …

Quel est votre rapport avec la culture française ?

J’ai appris le français dès l’âge de 15 ans au lycée, puis à l’université. J’ai toujours aimé chanter et parler en français. Pour un Américain, c’est très romantique (rire). Quand je suis venu en France la première fois, j’avais 20 ans et j’ai fait le tour des églises à travers le pays. De la cathédrale de Chartres jusqu’à la Chapelle royale à Paris. J’ai chanté des mélodies françaises de Chausson, Duparc, Ravel… Je chante aujourd’hui dans Werther, Manon, Les Contes d’Hoffmann, Roméo et Juliette, Guillaume Tell. Sur le plan culinaire, j’ai tout de suite aimé la baguette au fromage et au beurre, puis l’entrecôte et le magret de canard (rire). Cela aide à encore mieux découvrir la culture française !

Comment travaillez-vous votre voix ?

On a besoin de chanter tout le temps, d’expérimenter constamment. Il n’y a pas de limites et le bel canto aide beaucoup. Je chante le français avec le style du bel canto. J’aime projeter ma voix tout en étant délicat. Trouver la nuance avec la douceur sans être trop dynamique. Voilà le cocktail parfait. J’aime chanter dans votre langue : « It fits me like a glove ! »*.

*ça me va comme un gant

On en parle
Comptes rendus
Il trionfo del Tempo e del Disinganno à Salzbourg

Haus für Mozart, 14 août

L’élection tapageuse, dans une ambiance électrique et sur un plateau très flashy, envahi par les caméras, du top-model de l’année, avec fête et cocktail, prolongés par plusieurs soirées branchées (chorégraphies endiablées de Rebecca Howell) : Robert Carsen place le début du parcours de son héroïne – Bellezza (La Beauté) – sous les pleins feux, et au milieu de toute la vanité papillonnante des plaisirs du monde. Seules les figures toutes de noir vêtues de Tempo (Le Temps) et Disinganno (La Désillusion, qu’on pourrait mieux rendre par « démasquage » – des fausses valeurs – ou « dévoilement » – de la vérité) veillent au grain, la première en magister à grosses lunettes d’écaille, la seconde en prêtre à longue cape enveloppante.

Avec une maîtrise confondante, de la passerelle entourant l’orchestre jusqu’aux ébouriffantes vidéos (de Rocafilm, équipe régulière du Festival depuis 2012), la suite – donnée à raison sans entracte, pour une durée totale de deux heures et demie – poursuit une gradation dramatique qui ne cesse de fasciner.

Ponctuée par autant de leitmotive « carséniens » – tel le splendide bouquet de fleurs couvrant tout le fond, qui se fane lentement pour le grand air de Tempo (« Folle, dunque tu solo presumi »), au I –, la tonalité s’assombrit progressivement, inversant les rapports de Piacere (Le Plaisir) aux deux figures noires, à mesure que se « dévoilent » les doutes de l’héroïne, pour culminer dans l’extraordinaire quatuor du II (« Voglio Tempo per risolvere »), où s’affrontent les jurés du concours initial.

Pour autant, rien de lugubre, ni de désespérant – et l’on est donc, sur ce plan, aux antipodes de la production de Krzysztof Warlikowski, à Aix-en-Provence, en 2016 (en DVD chez Erato). Après avoir proposé, au II, un vaste miroir de fond où se reflète toute la salle, à laquelle s’adresse aussi la leçon, Robert Carsen conclut, en une autre superbe image, par l’éloignement de Bellezza, seule dans la cage scénique entièrement vidée et sous le blafard éclairage zénithal, pour sortir par la porte monumentale, légèrement entrebâillée, de l’arrière du théâtre : l’avenir reste ouvert à tous les possibles…

Sous cette puissante direction d’acteurs, qui ferait même douter que l’œuvre n’ait pas été conçue initialement pour la scène, le plateau donne à chacun une vie intense et idéalement individualisée. Cecilia Bartoli s’est très heureusement projetée dans le rôle de Piacere, aux cheveux courts et tout de rouge vêtu, qui correspond sans doute à l’un des aspects de son exceptionnelle personnalité.

Le mordant des attaques, la virtuosité admirablement préservée de la vocalise et la beauté du médium cuivré font merveille dans l’incarnation de ce diabolique tentateur, dont l’irrésistible « Un leggiadro giovinetto » déclenche les premiers applaudissements, avant un « Lascia la spina » distillé avec autant d’émotion que de science.

Lawrence Zazzo est non moins pertinent pour les patientes et suaves persuasions de Disinganno – posé un temps en psychanalyste de l’héroïne : difficile de résister au divin coloris des aigus et aux impalpables raffinements du phrasé, même si le bas du registre n’a pas tout à fait la même homogénéité. Faisant du même coup paraître moins exceptionnel, pour le timbre comme pour le style, le Tempo de Charles Workman, pourtant familier du rôle, dont il a la parfaite intelligence, comme la superbe diction.

Remplaçant pour cause de maternité Mélissa Petit, qui avait assuré la création de la production, en mai dernier, au Festival de Pentecôte (Pfingstfestspiele), Regula Mühlemann, enfin, donne une prestation éblouissante, saluée triomphalement par le public. Sans doute pas au cœur de son répertoire, comme l’accuse le contraste avec les experts du baroque qui l’entourent. Mais la pureté de la voix, aux idéales dimensions de la salle, et la grande beauté en scène, comme l’intensité d’un engagement de tous les instants, jusqu’au pathétique, emportent largement l’adhésion.

Après quelques hésitations excusables au tout début, le splendide coloris de l’orchestre Les Musiciens du Prince-Monaco ne cesse d’enchanter, sous la direction vibrante et idéalement contrastée de Gianluca Capuano.

Une réussite d’ensemble, qui marquera prioritairement l’édition 2021 du Festival.

FRANÇOIS LEHEL