opéra Numéro 159
Mars 2020

Entretien, actus, brèves

© MARC BRENNER

Entretien

Numéro 159

Tugan Sokhiev

© MARC BRENNER

Du 10 mars au 3 avril, le directeur musical de l’Orchestre National du Capitole et du Bolchoï pilote, en tant que directeur artistique, la deuxième édition des « Musicales franco-russes » de Toulouse, manifestation pensée comme un trait d’union entre deux cultures historiquement liées. Il dirigera notamment Mazeppa et Eugène Onéguine à la Halle aux Grains, les 10 et 11 mars, avec les forces du prestigieux théâtre moscovite, puis reprendra Mazeppa à la Philharmonie de Paris, le 14. Un feu d’artifice d’opéra russe qui se poursuivra, en août prochain, avec une nouvelle production de Boris Godounov au Festival de Salzbourg, dans une mise en scène de Christof Loy.

Dans quel esprit avez-vous créé les « Musicales franco-russes » ?

C’est un projet ambitieux, qui est né l’an dernier. Il s’agit, concrètement, de poursuivre un dialogue fécond entre deux cultures que bien des points rapprochent. La musique y occupe une place essentielle. Le lien très fort que j’entretiens, depuis bientôt deux décennies, avec l’Orchestre National du Capitole de Toulouse (ONCT), ainsi que mes fonctions au Théâtre Bolchoï de Moscou me placent, à cet égard, dans une position privilégiée. Quand on parle des rapports entre la France et la Russie, on ne veut voir souvent que des aspects politiques, en insistant sur ce qui peut être sujet de désaccord. Notre rôle à nous, artistes, est aussi de montrer ce qui marche bien depuis longtemps déjà, et qui existe encore !

Quel sera le programme de cette deuxième édition ?

Plusieurs manifestations, à Toulouse principalement, ainsi que ponctuellement à Auch et à l’abbaye de Lagrasse, témoigneront de cette volonté de dialogue. La musique en constituera le pivot, mais autour d’elle, et avec elle, la littérature et le cinéma auront aussi une place de choix. Le grand cinéaste Andrei Konchalovsky bénéficiera d’une rétrospective à la Cinémathèque de Toulouse, qui organisera également des ciné-concerts autour de films soviétiques muets – par exemple, Le Cuirassé Potemkine d’Eisenstein. Comme l’an dernier, pendant deux jours, je prendrai en charge l’Académie  de direction d’orchestre, qui permettra à de jeunes chefs d’approfondir leur expérience. Plus que jamais, la manifestation sera portée par une volonté de transmission. À mes côtés, d’autres musiciens français et russes, comme Maxim Emelyanychev ou Bertrand Chamayou, participeront à ces journées, où concerts, conférences, projections attireront, je l’espère, un large public d’amateurs et de curieux. Car notre programme permet aussi la découverte d’œuvres peu connues, comme La Carmélite de Reynaldo Hahn, créée à l’Opéra-Comique, en 1902.

La manifestation débutera par la représentation, les 10 et 11 mars, en version de concert, de deux opéras de Tchaïkovski, que vous dirigerez vous-même…

L’an dernier, j’avais choisi de diriger, avec l’orchestre, les chœurs et les solistes du Bolchoï, La Dame de pique de Tchaïkovski et Ivan le Terrible (La Pskovitaine) de Rimski-Korsakov, un opéra très connu et un autre qui l’était nettement moins. Cette fois-ci, ce sera Mazeppa et Eugène Onéguine, venus tous deux de textes de Pouchkine et qui représentent, d’une certaine manière, deux versants complémentaires de ce qu’il est convenu d’appeler « l’âme russe ».

Eugène Onéguine n’a-t-il pas toujours été pour les Russes un opéra identitaire ?

C’est, en tout cas, l’opéra russe par excellence ! Depuis sa création, en 1879, il n’a pratiquement jamais quitté l’affiche des théâtres, quel que soit le régime politique en place. Hors de Russie, il a toujours été considéré comme une œuvre majeure. N’oublions pas qu’à l’origine, Tchaïkovski l’avait fait représenter par les étudiants du Conservatoire de Moscou. Cette jeunesse, cette libre expression des passions animent tout l’opéra. Chacun d’entre nous peut immédiatement s’identifier à tel ou tel de ses personnages, qui, à plusieurs moments de la vie, incarnent parfaitement ce que sont les raisons et les déraisons, les illusions et les désillusions du sentiment amoureux. Dès le premier tableau, le décor est planté : typiquement russe, mais également universel.

Mazeppa apparaît, à première vue, fort différent…

À première vue seulement, car on y retrouve ce qui porte, à mon avis, la marque de Tchaïkovski : son très grand talent de metteur en scène. Chaque personnage est superbement dessiné, et la dramaturgie est parfaite. Ici, l’ambiance est vraiment très sombre, avec un sujet plus violent où la guerre, la torture, la passion ravageuse, et même la folie, sont présentes. De cet opéra, créé au Bolchoï, en 1884, on connaît surtout l’Ouverture et la page symphonique qui évoque la bataille de Poltava. Il me paraît indispensable de redécouvrir aujourd’hui Mazeppa dans sa totalité. Je le dirigerai moi-même, les 7 et 8 mars, à Moscou, avant Toulouse et Paris.

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Actus / brèves

Comptes rendus , CD , DVD - Numéro 159

On en parle
Comptes rendus
Wozzeck à Athènes

Création de l’ouvrage au Greek National Opera (GNO) et premier Wozzeck pour Olivier Py ! Pour ce double événement, Pierre-André Weitz a posé, sur le plateau tournant du Stavros Niarchos Hall, l’un de ces dispositifs savants, et toujours plastiquement séduisants, dont il a le secret.

Univers minéral uniquement : haute façade aveugle de briques noires, avec minuscule porte au centre, qui ouvre et conclut l’œuvre. Et au revers, tout d’un blanc éclatant, juxtaposition d’escaliers en gradins, abritant en leur centre la cuisine où s’affaire Marie, et le logement contigu où Margret se livre à son commerce tarifé. À l’aplomb des escaliers, les carreaux blancs deviennent des cases étroitement superposées. Le tout peut se décomposer en plusieurs parties, les étroits escaliers des faces latérales servant à presenter, par exemple, les déambulations nocturnes du Capitaine et du Docteur.

Superbement éclairé par Bertrand Killy, ce cadre architectural noir et blanc permet d’ancrer l’action dans le monde d’aujourd’hui, et de souligner la dureté d’un écrasant environnement social. Avec l’inconvénient, cependant, de supprimer la dimension de nature, pourtant si importante dans la partition même : pas de soleil couchant sur la lande, pas d’étang, pas d’eau – à l’exception, par une très belle invention terminale, du corps de Wozzeck flottant dans un étroit bassin, percé dans le mur frontal.

On acceptera sans peine quelques touches qui sont plus des signatures que des éléments décisifs pour l’action : tête de mort, avec laquelle jouent le héros et son supérieur dans la première scène ; clown à la perruque rouge qui vient périodiquement tourmenter Wozzeck, et qui incarnera finalement l’Idiot ; couple homosexuel de soldats exhibé assez complaisamment, mais qui trouve ensuite sa justification dans l’auberge…

Une direction d’acteurs comme toujours très serrée imprime l’inexorable tension croissante, pour un ensemble globalement plus sobre que la Lulu précédente d’Olivier Py (Genève & Barcelone 2010, en DVD chez Deutsche Grammophon), et qui ne cesse de captiver, au fil d’une représentation donnée sans entracte.

Figure vedette du GNO, Tassis Christoyannis ajoute à son palmarès une prise de rôle exemplaire. Pour s’en tenir d’abord, avec une lecture impeccablement scrupuleuse de la partition, à cet homme ordinaire voulu par la production, dans l’anonymat de son costume cravate gris, subissant avec résignation (et mérite) les humiliations imposées par le Docteur. Mais la puissance est bien là, comme la révolte et l’explosion de violence ensuite, où ce Wozzeck, toujours aussi bien chantant qu’il est (presque trop) séduisant en scène, trouve alors des accents qui bouleversent.

Très énergiquement engagée, la Marie de Nadine Lehner donne une volonté nerveuse au personnage, aigus bien projetés, pourtant pas toujours tout à fait suffisants, non plus que les graves, pour bien passer la fosse et rendre pleine justice aux élans lyriques, dans la « Berceuse » notamment.

Peter Wedd offre le puissant et arrogant Tambour-Major qu’on attend, tandis que Peter Hoare est un Capitaine mordant à souhait, et Yanni Yannissis, un impressionnant Docteur. Pris dans la troupe du GNO, les comprimari sont tous d’excellent niveau, avec mention prioritaire pour le percutant Andres de Vassilis Kavayas et la très pulpeuse Margret de Margarita Syngeniotou.

Avec un impeccable orchestre qui se déploie dans la fosse largement ouverte, pour culminer magnifiquement dans l’interlude final en ré mineur (contrepointé alors, en une autre superbe invention, par le défilé de tous les personnages sur le plateau tournant), Vassilis Christopoulos réussit plus que l’exploit d’une parfaite première exécution de l’œuvre.

Conjuguant précision, sensibilité, lyrisme et puissance, la direction du chef grec achève de donner à cette mémorable création in loco le très haut niveau d’une institution qui fête déjà ses 80 ans d’existence, mais peut se flatter d’avoir aujourd’hui trouvé sa place de premier rang sur la scène européenne.

FRANÇOIS LEHEL

On en parle
CD
Christophe Dumaux : Handel, Opera Arias

Il aura donc fallu dix-huit années d’une carrière aussi prestigieuse qu’exemplaire, pour que Christophe Dumaux se voit enfin offrir son premier récital en solo – enregistré sur le vif, le 24 mai 2019, lors de la dernière édition du « Festival Haendel » de Göttingen –, alors que tant d’autres falsettistes, élevés en studio, sont lancés à grand renfort de marketing, avant même d’avoir fait leurs preuves à la scène.

Les dons d’acteur du contre-ténor français auraient-ils occulté ses capacités vocales, à bien des égards éclatantes ? Projeté avec assurance, mieux, intrépidité, sur un ambitus impressionnant, l’instrument se déploie sur un souffle à la fois athlétique et serein, qui permet à l’interprète de se montrer aussi sensible et frémissant dans l’élégie que pugnace dans le registre héroïque, quand il ne cède pas à la fureur, avec une ébouriffante agilité.

Quelques minutes lui suffisent pour tracer de chaque personnage un portrait à la fois vigoureux et subtil, triomphant de l’acoustique trop réverbérée de l’église Saint-Jacques de Göttingen, grâce à une émission supérieurement concentrée et percutante – quand l’orchestre, pourtant charnu, tend à rester en retrait, sous la direction du chef britannique Laurence Cummings. C’est qu’à l’exception, peut-être, de Bertarido (Rodelinda), tous les rôles dont sont extraits les airs de ce programme, entièrement consacré à Haendel, portent la marque de l’expérience théâtrale.

Si Polinesso (Ariodante) plante d’emblée le décor, dans un « Dover, giustizia, amor » électrisant, Orlando, abordé dès 2008, avec le regretté Jean-Claude Malgoire, qui a très tôt entendu en Christophe Dumaux bien plus qu’un Tolomeo (Giulio Cesare), longtemps son infaillible passeport pour les plus grandes maisons, présente l’artiste dans sa pleine maturité, aussi attentif aux mots – une diction décidément au cordeau – qu’à la ligne, et d’une expressivité que la folie même du paladin ne pousse pas jusqu’à un expressionnisme désordonné.

Qu’importe, dès lors, que le timbre, dont le métal flamboyant peut se teinter d’acidité, soit plus affûté que flatteur ? La technique jamais prise en défaut, la rigueur du style et, plus encore, son exceptionnelle capacité d’incarnation mènent le contre-ténor à la victoire !

MEHDI MAHDAVI

On en parle
DVD
Die Entführung aus dem Serail à Milan

Conçue pour le Festival de Salzbourg, en 1965, la mise en scène de Die Entführung aus dem Serail par Giorgio Strehler (disparu en 1997) ne cesse d’éblouir par son efficience et son inépuisable poésie. Quelque cinquante-cinq années se sont pourtant écoulées depuis sa création, sous la baguette d’un Zubin Mehta de 29 ans !

On la connaissait déjà en DVD, grâce à la firme VAI qui, en 2010, avait publié la captation effectuée lors d’une de ses reprises salzbourgeoises, en 1967 (voir O. M. n° 55 p. 82 d’octobre). Un document d’exception qui supportait, malgré tout, le handicap du noir et blanc.

Bravo, donc, à la firme Cmajor, qui diffuse aujourd’hui, en couleurs évidemment, le filmage réalisé par Daniela Vismara, en juin-juillet 2017, à la Scala de Milan. La distribution est d’un rare éclat, et la magie visuelle intacte, grâce, entre autres, au travail effectué par Mattia Testi, en charge de cette reprise, avec autant de dévotion que de panache.

Inutile de revenir dans le détail sur la beauté des procédés scéniques si chers à Strehler (effets de silhouettes à contre-jour, postures, gestes et mouvements stylisés…), ils participent, bien sûr, de l’enchantement. Au même titre que les sobres costumes de Luciano Damiani et les éclairages savants de Marco Filibeck.

Autre fait remarquable, la présence au pupitre de Zubin Mehta qui, à 81 ans, impose toujours une direction d’un raffinement suprême et une dynamique dénuée d’outrances. Sous sa battue à la fois précise et fluide, la musique du «Singspiel » mozartien irradie de couleurs, de textures, de lumière.

Enveloppés et portés par ce flot, les chanteurs donnent le meilleur d’eux-mêmes. Lenneke Ruiten est une Konstanze tour à tour virtuose et touchante (vibrant « Martern aller Arten »). Dans son sillage, Sabine Devieilhe campe une épatante Blonde (divin « Durch Zärtlichkeit und Schmeicheln »). Leurs deux voix s’avèrent idéalement différenciées et caractérisées, ce qui est loin d’être toujours le cas.

Côté masculin, le plaisir est, lui aussi, total. Mauro Peter incarne un Belmonte quasi idéal. Son timbre à la fois suave, svelte, tendre et brave, lui autorise les inflexions les plus périlleuses (admirable « Konstanze… O wie ängstlich, o wie feurig »). Le Pedrillo de Maximilian Schmitt n’est pas en reste : son « Frisch zum Kampfe ! » est un modèle de générosité.

Il faut saluer l’Osmin charismatique de Tobias Kehrer, dont la présence théâtrale n’a d’égale que l’aplomb vocal (impétueux « O, wie will ich triumphieren »). L’acteur autrichien Cornelius Obonya, enfin, est un Selim plein de prestance.

CYRIL MAZIN