opéra Numéro 168
Janvier 2021

Entretien, actus, brèves

© OIOO STUDIO

Entretien

Numéro 168

Philippe Talbot

Almaviva dans Il barbiere di Siviglia, à Marseille (2018). © CHRISTIAN DRESSE
Après un Almaviva d’Il barbiere di Siviglia aussi charmeur que percutant, en ouverture de saison de l’Opéra Orchestre National Montpellier, le ténor français a une actualité brillante, en ce début d’année 2021, malgré l’annulation, le 7 décembre dernier, des représentations du Domino noir d’Auber, prévues à Lausanne, à partir du 24 janvier, qui devaient marquer ses débuts dans le rôle d’Horace de Massaréna. Pour l’instant, Pâris dans La Belle Hélène, à la Salle Favart, le 1er mars, est maintenu, dans la mise en scène de Michel Fau, face à Marie-Nicole Lemieux en reine de Sparte. Ainsi que Gonzalve dans L’Heure espagnole, avec François-Xavier Roth à la baguette, pour l’Atelier Lyrique de Tourcoing, le 19 mars.
En septembre dernier, vous avez incarné Almaviva dans Il barbiere di Siviglia, à Montpellier ; quel souvenir gardez-vous de ce spectacle donné dans des conditions particulières, compte tenu de la situation actuelle ?

Il s’est passé comme un charme ! Il faut dire que les exigences sanitaires étaient appliquées de façon drastique : pendant les répétitions, désinfection des mains aussi souvent que possible, port du masque obligatoire, que ce soit pour les chanteurs, les musiciens, les techniciens, les maquilleurs… Sur le plateau, il nous fallait respecter les distances de sécurité. La mise en scène de Rafael R. Villalobos en a pâti, puisque nous ne pouvions pas toucher les accessoires, et l’opéra de Rossini en exige beaucoup, mais nous avons pu les utiliser pendant les représentations. Le premier jour, nous étions tous un peu traumatisés, d‘autant que nous n’avions pas mis les pieds dans un théâtre depuis plusieurs mois, mais nous nous sommes adaptés rapidement. Si parler avec un masque ne posait pas de problème, chanter était plus difficile. Mais nous avons tous joué le jeu et nous nous sentions totalement en sécurité.

Et le public ?

Nous n’avons pas chanté à l’Opéra Comédie, mais à l’Opéra Berlioz/Le Corum, ce qui veut dire que, même avec une jauge n’excédant pas la moitié de la salle, plus de neuf cents personnes ont pu être accueillies, toutes masquées, bien sûr ! Pour une comédie, les réactions du public ne sont pas les mêmes dans un grand espace, les rires sont plus espacés, plus lents, l’émulation est différente ; mais nous avons donné quatre représentations et les spectateurs y ont pris un plaisir évident. Tout le monde garde un bon souvenir de ces soirées.

En revanche, la reprise de L’Italiana in Algeri, prévue à Marseille, en novembre, a été annulée, de même que la version de concert de Semiramide, programmée à Toulon, en octobre…

En fait, cette Semiramide s’est transformée en un gala lyrique d’une heure vingt, sans entracte, et devant une assistance réduite, mais cela a été une belle expérience, à laquelle participaient les chanteurs prévus dans l’opéra – Karine Deshayes, Teresa Iervolino, Mirco Palazzi –, ainsi que le chef George Petrou. Quant à L’Italiana marseillaise, elle est effectivement tombée à l’eau.

Avez-vous quand même des projets à court terme ?

Un seul. Je vais me rendre sur la Côte d’Azur pour répéter et enregistrer des airs de Messager, pour un disque consacré aux « Années folles », sous la baguette de Benjamin Levy, directeur musical de l’Orchestre de Cannes. Ensuite, je ne sais pas. Je devrais aller à Lausanne, en janvier 2021, pour Le Domino noir d’Auber, dans une reprise de la production de Valérie Lesort et Christian Hecq, mais il est difficile de prévoir quoi que ce soit au moment où nous parlons (1). De même pour La Belle Hélène, dans la mise en scène de Michel Fau, au programme de l’Opéra-Comique, en mars.

Rossini tient une place importante dans votre répertoire. D’où tenez-vous ce goût pour sa musique ?

De certaines facilités qui me permettent de m’épanouir dans les partitions qui demandent de la légèreté, de l’agilité et un aigu facile. Ce sont des points que j’ai énormément travaillés, et qui sont essentiels pour les rôles rossiniens. En fait, c’est davantage ma voix qui m’a guidé qu’un choix. C’est un répertoire très complet ; je le pratique depuis plus de quinze ans et je sais qu’il me fait du bien. Cela dit, je pense que dans les années qui viennent, je chanterai sans doute moins Almaviva, et davantage Lindoro (L’Italiana in Algeri) et Don Ramiro (La Cenerentola).

Que pensez-vous de ces personnages ?

On peut tout trouver en eux ! Almaviva est celui qui demande le plus d’engagement théâtral, car il offre une palette de situations et de sentiments très étendue, allant de la comédie à la farce, et passant de l’amoureux transi à l’audacieux qui se déguise pour parvenir à ses fins. C’est une très bonne école pour le théâtre. Mais il ne faut jamais oublier la part de sincérité qui les anime tous.

Les voyez-vous évoluer ?

En tout cas, il est évident qu’ils évoluent selon les mises en scène et, surtout, les partenaires. La qualité d’écoute de ces derniers est fondamentale ; nous devons, à chaque instant, nous renvoyer la balle. Créer une relation entre nous n’est pas toujours simple, d’autant que notre temps de répétitions est relativement restreint. À Montpellier, Paolo Bordogna était formidable : notre duo « All’idea di quel metallo » a été très rapidement mis en place ! J’avais connu cette même complicité avec le Figaro de Florian Sempey, à Saint-Étienne, en janvier 2013.

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Actus / brèves

Comptes rendus , CD , DVD - Numéro 168

On en parle
Comptes rendus
Carmen à Monte-Carlo

Grimaldi Forum, 20 novembre

Dans un monde lyrique sinistré, -l’Opéra de Monte-Carlo fait figure d’exception, qui a pu donner trois représentations de Carmen, au Grimaldi Forum, loin évidemment de sa jauge maximale. Les efforts de son directeur Jean-Louis Grinda, organisant un protocole sanitaire renforcé, soumettant l’équipe à des tests réguliers et fléchant des parcours différenciés, ont payé.

Le spectacle – signé par Jean-Louis Grinda lui-même –, bien plus mordant et rude qu’au Théâtre du Capitole de Toulouse, en avril 2018 (voir O. M. n° 139 p. 69 de mai), est à la hauteur de la tragédie, qu’il enserre dans un décor noyé de rouge et d’obscurité, pièces métalliques figurant une arène et broyant méthodiquement les protagonistes. Lors de sa création, la violence paraissait convenue : elle éclate ici à chaque instant.

Aude Extrémo maîtrise toutes les facettes de Carmen, qu’elle joue avec une énergie suicidaire, désinvolte, aguicheuse, brutale, dédaigneuse, sensuelle. À l’évidence, cette « -zingara » ne se laissera jamais apprivoiser. La voix embrasse les couleurs du rôle, avec des graves amples et chaleureux, des accents de raucité, pour traduire l’animalité de Carmen, et des aigus aériens, pour mieux rappeler son infinie liberté.

Enfant du pays – il a fait partie des Petits Chanteurs de Monaco –, Jean-François Borras est un Don José d’exception : diction, ligne, puissance… Tout contribue à une incarnation de très haut niveau. S’y ajoute un acteur pleinement engagé, qui alterne brutalité insaisissable, par accès brusques et violents, et douleur implorante de l’amant ignoré.

Loin d’un Escamillo hâbleur et tonitruant, Adrian Sampetrean campe un toréador sûr de lui-même, assez pour être conquérant sans être outrecuidant. Son personnage s’en trouve en quelque sorte légitimé, plus profond que d’ordinaire. La voix manque un peu de puissance, mais les couleurs sont là.

Déjà saluée à Toulouse, Anaïs Constans démontre à nouveau toute l’étendue de son registre, qu’elle met au service d’une Micaëla noble dans sa pureté, discrète et prévenante, jamais effacée. Dans « Je dis que rien ne m’épouvante », ses aigus piano et l’absence de tout vibrato font merveille.

Le reste de la distribution est également irréprochable, et l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo n’est pas en reste, riche en couleurs, en nuances et éclats. À la tête de cette formation en grande forme, Frédéric Chaslin ordonne une lecture inspirée, vive, à l’image du plateau qu’il sert sans s’effacer. Seule réserve : le Chœur d’enfants de l’Académie Rainier III sonne un peu terne. La timidité, peut-être ?

Il est vrai que jouer devant un public, après des semaines, des mois d’attente, n’a rien d’évident. Ce petit miracle s’est doublé d’une grande soirée d’opéra. Les applaudissements disent tous : merci.

JEAN-MARC PROUST

On en parle
CD
Il paria de Donizetti

On connaissait déjà Il paria, grâce à une captation sur le vif à Faenza, en 2001 (Bongiovanni). Sous la solide direction de Marco Berdondini, les quatre principaux interprètes défendaient avec conviction une œuvre exigeant, certainement, des talents plus aguerris. On n’en remarquait pas moins les qualités originales de cet « opera seria », créé à Naples, le 12 janvier 1829, qui, malgré sa distribution de prestige (Adelaide Tosi, Gio. Battista Rubini, Luigi Lablache), ne rencontra qu’un succès modeste.

La faute au sujet, adapté par Domenico Gilardoni d’une pièce de Casimir Delavigne (Le Paria, 1821) ? Il n’était pas si fréquent, alors, de choisir une intrigue située en Inde, mettant en scène, au XVIe siècle, l’opposition séculaire entre brahmanes et intouchables. La construction dramatico-musicale de Donizetti était-elle trop innovante ? Il n’y a pas de feux d’artifice vocaux à la fin des actes, le chœur occupe une place inhabituellement centrale, et l’équilibre entre récitatifs d’un côté, airs ou duos de l’autre, s’avère plus respectueux des premiers qu’à l’ordinaire.

Réalisée en studio, en juin 2019, cette intégrale s’appuie sur l’édition critique établie par Roger Parker et Ian Schofield. Elle bénéficie de l’intelligence musicale de Mark Elder, toujours à l’aise dans ce type de répertoire, qu’il sait à la fois respecter dans sa tenue et rendre sensible à notre goût moderne. Une vie nouvelle parcourt ainsi ces deux actes, sans que l’on ait un seul instant l’impression que les personnages prennent la pose, en essayant de briller de tous leurs feux. L’émotion, le trouble des âmes, trouvent leur juste place à côté des indispensables prouesses vocales.

À la différence de la version Bongiovanni, à la distribution majoritairement italienne (Alessandro Verducci, Patrizia Cigna, Filippo Pina Castiglioni et le baryton polonais Marcin Bronikowski), Opera Rara a réuni une équipe très internationale. Plus convaincante ici que dans Semiramide, pour la même firme, la soprano russe Albina Shagimuratova incarne une Neala lumineuse, avec juste ce qu’il faut de fragilité et de détermination. Quant à l’Américain René Barbera en Idamore, il ne se contente pas d’être un talentueux tenore di grazia ; la chaleur de son timbre, ainsi que son énergie, tracent le portrait attachant d’un combattant amoureux, issu d’une classe honnie.

Ferme dans ses accents, sans pour autant priver son personnage d’ambiguïtés et de nuances, le baryton-basse croate Marko Mimica donne à Akebare, chef des brahmanes et père de Neala, une dimension humaine bienvenue. Misha Kiria, enfin, reprend le rôle de Zarete, créé par Lablache. Dans son air « Qui per figlio », l’un des moments forts de l’opéra, où il évoque le massacre passé des intouchables, on pouvait attendre plus de rage ou, à défaut, une émotion plus manifeste. Le baryton géorgien préfère adopter un ton mesuré, intérieur, qui rend la scène encore plus bouleversante.

Au bilan, une juste réhabilitation d’Il paria qui, un an avant Anna Bolena (Milan, 26 janvier 1830), confirmait la place éminente occupée par Donizetti parmi les compositeurs italiens… même si Naples, dans un premier temps, ne l’avait pas compris.

PIERRE CADARS

On en parle
DVD
L’Ange de Nisida de Donizetti

L’Ange de Nisida n’a jamais été représenté du vivant de Donizetti. Le Théâtre de la Renaissance, à Paris, où il était annoncé pour le début de l’année 1840, fit faillite et l’essentiel du sujet, comme plusieurs morceaux musicaux, furent reyclés dans La Favorite, créée le 2 décembre 1840, à l’Académie Royale de Musique. Si l’on ajoute à ces détails historiques qu’une partie de l’ouvrage reprenait déjà des fragments d’Adelaide, opéra inachevé de 1834, et que la partition n’a été retrouvée qu’en ordre dispersé, on ne peut que souligner le formidable travail de restauration effectué par Candida Mantica.

Le premier résultat des recherches de cette musicologue avait été une intégrale de la firme Opera Rara, dirigée par Mark Elder et parue au printemps 2019, pour laquelle le compositeur Martin Fitzpatrick avait réécrit les fragments perdus de l’original (voir O. M. n° 151 p. 79 de juin). Quelques mois plus tard, le Festival « Donizetti Opera » de Bergame offrait la première scénique de cette rareté, minutieusement – on pourrait même dire miraculeusement – sortie de l’oubli, le DVD opérant un montage de trois représentations (13, 16 & 21 novembre 2019).

Dans son compte rendu du spectacle, Paolo di Felice écrivait opportunément : « Dans le souci de rester le plus fidèle possible au compositeur, les compléments de Fitzpatrick ont été écartés, les chanteurs mimant les récitatifs manquants. » Il saluait également « l’indéniable puissance suggestive » du dispositif scénique, ainsi que l’excellent niveau de la direction musicale et de l’interprétation (voir O. M. n° 157 p. 60 de -janvier 2020).

En regardant ce DVD, comment ne pas partager sa satisfaction ? Dans un Teatro Donizetti en pleine rénovation, Francesco Micheli a eu raison de faire se dérouler l’action sur le sol du parterre, comme s’il s’agissait d’un numéro de cirque (on songe, par moments, au film de Max Ophüls, Lola Montès). Cela permet de donner une vie nouvelle à cette intrigue jouant constamment sur l’illusion, la dissimulation, voire le mensonge.

Pour cet opéra chanté en français, la présence au pupitre de Jean-Luc Tingaud est un gage de qualité. Le chef réussit parfaitement à retracer ce récit, où la passion et le pouvoir, la foi religieuse et les flagorneries courtisanes opposent, sous les regards d’un chœur opportuniste, cinq personnages bien typés.

À l’exception du Moine par trop grisâtre de Federico Benetti, la distribution n’appelle que des éloges. À commencer par Florian Sempey qui, dans le rôle de Don Fernand d’Aragon, montre, une fois encore, sa grande classe. Séduisante à tous égards, et toujours juste dans son jeu, Lidia Fridman est la révélation de la production. On suivra, avec beaucoup d’intérêt, la carrière de cette soprano russe.

Avec autant d’élégance que d’ardeur, Konu Kim endosse les habits du ténor romantique. Quant à Roberto Lorenzi, qui incarne ici un personnage « bouffe » que l’on ne retrouvera pas dans La Favorite – dans ce cirque du pouvoir, n’est-il pas l’indispensable Monsieur Loyal ? –, sa présence ajoute à ce drame, censé se dérouler près de Naples, dans l’île de Nisida, une touche de légèreté italienne que, même installé à Paris, Donizetti n’a pas manqué de mettre en valeur.

PIERRE CADARS