opéra Numéro 152
Juillet-août 2019

Entretien, actus, brèves

© AYMERIC GIRAUDEL

Entretien

Numéro 152

Karine Deshayes

© AYMERIC GIRAUDEL

Les représentations de Werther à peine terminées au Capitole de Toulouse, la mezzo-soprano française se prépare pour la nouvelle production de Don Giovanni aux Chorégies d’Orange, les 2 et 6 août, dans laquelle elle incarnera Donna Elvira. Puis, en l’espace de dix mois, elle enchaînera Adalgisa dans Norma, Balkis dans La Reine de Saba, Angelina dans La Cenerentola, Marguerite dans La Damnation de Faust, Sara dans Roberto Devereux, le Compositeur dans Ariadne auf Naxos et Éros dans Psyché d’Ambroise Thomas, avec un seul mot d’ordre : à partir du moment où l’on sait qu’un rôle convient à sa voix et à sa personnalité, pourquoi se l’interdire ?

Vous allez incarner Donna Elvira dans la nouvelle production de Don Giovanni, donnée aux Chorégies d’Orange. Ce rôle vous est-il familier ?

Moins que je ne l’aurais voulu. Je ne l’ai chanté qu’une seule fois, à l’Opéra Bastille, en 2015, dans la mise en scène de Michael Haneke, dont c’était la dernière reprise.

Vous êtes-vous intégrée facilement dans ce spectacle très particulier ?

En fait, je le connaissais déjà puisque, bien avant que je n’y participe en Donna Elvira, il avait été question que j’incarne Zerlina. J’en garde surtout le souvenir d’une équipe avec laquelle j’ai aimé travailler : Gaëlle Arquez en Zerlina, Artur Rucinski en Don Giovanni… Et Matthew Polenzani, qui avait été le Ferrando de ma Dorabella dans Cosi fan tutte, en 2011, au Palais Garnier, était un Don Ottavio de luxe. Une équipe, ça compte, c’est même essentiel dans la réussite d’une représentation !

Êtes-vous heureuse de retourner à Mozart ? Véronique Gens me disait récemment que le chanter était un gage de santé vocale… Qu’en pensez-vous ?

Elle a parfaitement raison. Malheureusement, je ne le chante pas assez, tout simplement parce qu’on ne me le propose que rarement ! Certes, je ne ferai plus Cherubino dans Le nozze di Figaro, je n’ai plus l’âge. Mais je n’ai pas abandonné Dorabella, par exemple, ni Sesto dans La clemenza di Tito, que je n’ai fait qu’une fois. Revenir vers cette musique est toujours un vrai bonheur.

Chanter ce Don Giovanni en plein air et dans un lieu aussi vaste que le Théâtre Antique, n’est-ce pas un problème ?

Non, cela ne me dérange nullement. Je connais le plateau : j’y ai chanté Fenena dans Nabucco, en 2014, et c’est un lieu magique ; la seule difficulté que l’on peut rencontrer, c’est le vent. Je suis très contente que Mozart revienne aux Chorégies, et encore plus que Jean-Louis Grinda m’ait proposé Donna Elvira.

Aimez-vous particulièrement ce personnage ?

Je pense qu’il est le plus intéressant du trio féminin. C’est une femme forte, mais dont on voit les cassures. Surtout, Donna Elvira est fidèle : elle essaie vraiment de sauver Don Giovanni, qui l’a probablement aimée et qu’elle aime encore intensément. Quant à son dernier air, « Mi tradi », précédé du magnifique récitatif accompagné « In quali eccessi… », il est tout simplement extraordinaire !

Est-il nécessaire de modifier son jeu dans un endroit aussi vaste ?

J’avoue ne pas y penser. J’ai confiance en Davide Livermore, qui signe la mise en scène ; je l’ai rencontré au Teatro Real de Madrid, en 2016, lors d’une Norma dans laquelle j’étais Adalgisa. En ce qui me concerne, je pense qu’il est inutile d’exagérer les gestes et les expressions. C’est comme lorsqu’une représentation est diffusée en direct à la télévision, je ne change rien ; je me fie aux ingénieurs du son et de l’image.

Là encore, vous serez entourée d’une belle équipe…

Erwin Schrott, qui chantera Don Giovanni, incarnait Méphistophélès dans un Faust concertant au Liceu de Barcelone, en 2011, quand je faisais Siébel. J’aime beaucoup Stanislas de Barbeyrac, qui sera Don Ottavio, et Nadine Sierra, Donna Anna, est une grosse bosseuse et une très gentille collègue. Quant au chef, Frédéric Chaslin, il m’a déjà dirigée dans La Navarraise de Massenet, en 2012, à la Salle Pleyel, aux côtés de Roberto Alagna.

Actuellement, vers quels répertoires vous dirigez-vous ?

Comme je vous l’ai dit, plus question pour moi de Cherubino, ni même de Stéphano dans Roméo et Juliette, que j’ai encore fait, l’an dernier, au Metropolitan Opera de New York, sous la baguette de Placido Domingo. Je chanterai moins les héroïnes bouffes de Rossini, auxquelles je suis pourtant attachée ; j’ai beaucoup donné dans ce domaine, à moi de faire évoluer les choses. J’ai encore une Angelina dans La Cenerentola à Liège, en décembre prochain, une autre à Madrid, en 2021, mais après, j’arrête. Je n’ai plus vraiment l’âge d’être la fiancée d’un prince ! J’ai envie d’aller plus loin, d’aborder des rôles plus sérieux. Vous allez sans doute être surpris, mais je pense à la Comtesse Almaviva…

Comment effectuerez-vous vos choix ?

En fonction de mes envies, des personnages que je désirerai aborder. Chez Rossini, il est évident que je garderai Elena (La donna del lago), Armida et, bien sûr, Semiramide, une prise de rôle qui m’a marquée à l’Opéra de Saint-Étienne, au printemps 2018. Et j’aimerais bien qu’on pense à moi pour Desdemona (Otello). Dans Donizetti, j’irai vers Sara (Roberto Devereux), Giovanna Seymour (Anna Bolena)… Et je continuerai les Bellini : Adalgisa (Norma) et Romeo (I Capuleti e i Montecchi). Savez-vous qu’on m’a même proposé Norma ? Je vais y réfléchir.

Ce qui veut dire que l’évolution de votre voix s’est faite vers l’aigu…

Je suis vraiment devenue ce que l’on appelait « soprano 2 ». Mais je n’ai jamais été contralto ; j’ai toujours refusé Isabella (L’Italiana in Algeri), car c’est bien trop grave pour moi. Ma voix a effectivement évolué vers le haut, mais cela s’est fait tout naturellement, je n’ai jamais travaillé pour cela. Et je ne suis pas une exception, pensez à Christa Ludwig, par exemple. Lors d’un hommage à Maria Callas diffusé sur France 3, en décembre dernier, j’ai fait un contre-ré dans l’air -d’Elisabetta (Maria Stuarda) ; Roberto Alagna était soufflé !

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Actus / brèves

Comptes rendus , CD , DVD - Numéro 152

On en parle
Comptes rendus
Alcina à Salzbourg

Pour l’édition 2019 du Festival de Pentecôte (Pfingstfestspiele), Cecilia Bartoli, sa directrice artistique, a réussi à concilier une thématique porteuse, celle des « Voix célestes », permettant de brillants hommages aux castrats ; un programme cohérent, centré sur la première moitié des années 1730 ; la découverte de raretés ; et un rôle-titre de premier plan pour elle-même dans une œuvre majeure.

Pour Alcina, Cecilia Bartoli a fait appel à Damiano Michieletto, qui l’avait remarquablement servie déjà dans La Cenerentola, en 2014. Celui-ci a de nouveau transposé, mais de façon raisonnable, avec son équipe habituelle. Dans les beaux décors de Paolo Fantin, Alcina, toujours vêtue de noir, apparaît comme la propriétaire de l’hôtel, à la fois luxueux et inquiétant par ses éclairages tamisés, diffusés par les appliques doubles fixées aux murs, où Melisso et Bradamante arrivent en voyageurs. Morgana est la directrice, Oronte le majordome.

Un grand écran transparent, qui sert aussi aux projections, divise en deux la profondeur de l’unique pièce. À l’arrière, le monde secret de la magicienne, avec ses victimes demi-nues qui, d’un bout à l’autre, composent de saisissants tableaux. Le plateau tournant permet de ménager d’habiles transitions entre les deux univers, où il n’y a ni monstres, ni bêtes, mais de très beaux éléments de nature (énormes rochers, tronc d’arbre qui s’ouvre à une blessure ensanglantée, frondaisons glacées de blanc qui descendent des cintres…).

Damiano Michieletto, appuyé sur les sobres mais souvent saisissantes vidéos de l’équipe Rocafilm, maîtrise admirablement ces espaces, qu’il occupe avec une direction d’acteurs affûtée. Et les moments fascinants ne se comptent plus, telle la scène de reconnaissance du II, où Ruggiero revêt Bradamante de la robe mordorée qui lui redonne sa féminité (belle alliance de costumes modernes et d’époque Renaissance d’Agostino Cavalca).

Jusqu’au III, où Michieletto fait éclater la pièce pour conclure sur l’admirable lente descente des cintres de fragments de verre qui projettent leurs éclats intermittents, comme autant de coups de poignards, tandis qu’Alcina, devenue vieille femme, déploie son poignant « Mi restano le lagrime », déplacé ici, juste avant le chœur final.

Un plateau de très haut vol porte l’ensemble à incandescence. Honneur à Cecilia Bartoli, Alcina exceptionnelle, tant vocalement que scéniquement. Elle offre un acte II d’anthologie : irrésistible dès le sublime « Ah ! mio cor », pour culminer dans un « Ah ! Ruggiero crudel… Ombre pallide » vraiment déchirant, dans une palette de nuances infinie, et avec cette splendide couleur de mezzo qui fait merveille.

Un moment extraordinaire, suivi de longues acclamations : hommage à la tragédienne autant qu’à la chanteuse, qui tient là un de ses plus beaux rôles. Mais Sandrine Piau n’est pas moins fabuleuse – et fêtée – pour sa Morgana volcanique, grandiose dans son jubilatoire « Tornami a vagheggiar ».

Philippe Jaroussky, lui aussi dans une forme éblouissante, allie la pureté toujours transcendante du timbre à une incarnation vigoureuse de Ruggiero : particulièrement divin pour « Mi lusinga », dont il déroule admirablement aussi la subtile psychologie, et d’une perfection dépouillée dans « Verdi prati ».

Un peu moins spectaculaires, le puissant Melisso d’Alastair Miles, l’ardente Bradamante de Kristina Hammarström et l’Oronte toujours vaillant de Christoph Strehl. Place à part, enfin, pour l’Oberto du jeune Sheen Park, chanteur des Wiener Sängerknaben, véritable enfant prodige qui allie la pure beauté d’une voix lumineuse à une parfaite musicalité.

Gianluca Capuano met le comble à notre bonheur par une direction d’une constante légèreté, nonobstant les irrésistibles pulsions rythmiques – et assurant lui-même, avec Davide Pozzi, un élégant et riche continuo. L’orchestre Les Musiciens du Prince-Monaco répond avec une merveilleuse souplesse et une homogénéité des cordes qui sont un constant ravissement, de même que le toujours excellent Bachchor Salzburg.

Énorme succès, au rideau final, pour ce magnifique travail d’équipe qui sera repris cinq fois, au mois d’août : il est encore temps de réserver !

FRANÇOIS LEHEL

© SF/MATTHIAS HORN

On en parle
CD
Tarare de Salieri

Le 22 novembre 2018, à Versailles, le retour de Tarare créait l’événement (voir O. M. n° 146 p. 70 de janvier 2019). Le public découvrait un compositeur depuis longtemps marginalisé mais qui, grâce aux efforts répétés de Christophe Rousset, n’avait pas complètement sombré dans les oubliettes – un musicien qui réussit le pari de concilier la tension de la « tragédie lyrique » au sourire de l’« opéra-comique», par une narration habilement et rondement menée, souple, ductile, sans temps mort, enserrant les airs dans des récitatifs d’une extrême concision et exploitant sans complexe le mélange des genres.

Quant au livret, signé Beaumarchais, si sa lecture révèle quelques naïvetés, il n’en est pas moins redoutablement efficace, et ses bons sentiments, prônant la valeur de la vertu sur la naissance et le pouvoir, conservent encore une part d’actualité.

L’autre attrait de la soirée était son interprétation. L’enregistrement a été effectué le 26 novembre, au Conservatoire Lully de Puteaux, ainsi que les 27 et 28, à la Cité de la Musique/Philharmonie de Paris. Il possède les mêmes atouts. Des points communs à tous les interprètes : la clarté de leur élocution française, leur respect du style et leur investissement dans les personnages, sans que l’absence de mise en scène les pousse vers la tentation de surjouer.

La fougue du Tarare de Cyrille Dubois et la lumière de son timbre, l’espièglerie de la Spinette de Judith van Wanroij, l’humour du Calpigi d’Enguerrand de Hys, la classe de Tassis Christoyannis et son intime perception du drame, qui lui permettent d’affronter les sentiments les plus ambigus d’Arthénée, l’intelligence théâtrale et musicale quasi diabolique de Jean-Sébastien Bou, Atar frisant la perfection, l’art de la déclamation de Karine Deshayes, Astasie bouleversante : quelle superbe équipe, complétée par des talents aussi prometteurs que Jérôme Boutillier et Philippe-Nicolas Martin ! À leurs côtés, également, les Chantres du Centre de Musique Baroque de Versailles, comme toujours excellents.

Tous ne pouvaient avoir meilleur mentor que Christophe Rousset. Son orchestre – Les Talens Lyriques – sonne fièrement et varie les couleurs à l’envi, les instruments affirmant leur importance, mais conservant un parfait équilibre avec les voix ; le discours, mené avec souplesse, avance sans languir, démentant l’impression de fragmentation que pourrait donner la brièveté des séquences.

Auparavant, une seule version de Tarare, dans sa version originale française de 1787, existait, en DVD uniquement : une mise en scène de Jean-Louis Martinoty, captée au Festival de Schwetzingen, en 1988 (Arthaus Musik). On se rappelle l‘élégance du Tarare de Howard Crook, la fougue de l’Atar de Jean-Philippe Lafont, et la générosité de la direction de Jean-Claude Malgoire. Mais le temps a fait son œuvre… Le CD nous offre aujourd’hui une intégrale qui restera probablement une référence pour longtemps.

MICHEL PAROUTY

On en parle
DVD
Giulietta e Romeo de Vaccai

Une fois encore, cette captation, réalisée sur le vif, en 2018, confirme le travail exemplaire mené, depuis plusieurs décennies, par le Festival della Valle d’Itria, à Martina Franca. Chaque été, l’opéra italien y retrouve des sources nouvelles, des sentiers oubliés, des palais engloutis.

La « tragedia per musica », Giulietta e Romeo, de Nicola Vaccai (1790-1848), créée le 31 octobre 1825, au Teatro alla Canobbiana de Milan, ne nous était pas totalement inconnue. On sait que Maria Malibran et plusieurs de ses consœurs aimaient terminer les représentations d’I Capuleti e i Montecchi (Venise, 1830), en substituant le finale de Vaccai à celui de Bellini, composé sur le même sujet, avec le même librettiste (Felice Romani). Finale qu’on avait découvert, en particulier, en complément de l’intégrale des Capuleti réalisée sous la direction de Roberto Abbado, avec Vesselina Kasarova et Eva Mei (RCA/Sony Classical).

Il existait également, sous étiquette Bongiovanni, une intégrale audio réalisée sur le vif, en 1996, à Jesi, de ce Giulietta e Romeo dont l’heure de gloire avait été de courte durée au XIXe siècle. Le Festival de Martina Franca nous le restitue aujourd’hui dans son intense splendeur et, comme Domenico Gatto dans son compte rendu du spectacle (voir O. M. n° 143 p. 48 d’octobre 2018), je n’hésite pas à employer à son propos le terme de chef-d’œuvre.

Tout, en effet, est réuni sur le plateau du Palazzo Ducale pour rendre son éclat à un titre majeur du répertoire italien du « primo ottocento ». La direction de Sesto Quatrini, d’abord, restitue à ces pages leur troublante vibration, en mettant constamment en valeur le raffinement d’une écriture musicale merveilleusement adaptée aux caractères des personnages et aux puissantes situations dramatiques.

Interprètes de très haute volée, que l’on s’étonne de ne pas voir courtisés par les plus grands théâtres de la planète, Leonor Bonilla (déjà remarquée, à Martina Franca, dans Francesca da Rimini de Mercadante) et Raffaella Lupinacci (Arturo, aux côtés de Jessica Pratt, dans Rosmonda d’Inghilterra de Donizetti, à Bergame) incarnent les « amants de Vérone » avec une crédibilité scénique et une aisance vocale qui soulèvent l’admiration.

Les parents de la malheureuse Giulietta trouvent, avec Paoletta Marrocu et Leonardo Cortellazzi, des personnalités parfaitement adaptées à leur emploi. Et si Vasa Stajkic, belle allure mais voix assez ingrate, appelle quelques réserves en Tebaldo, Christian Senn compose un Lorenzo très convaincant. Le chœur, enfin, apporte une contribution non négligeable à la solidité de l’ensemble.

Mais la réussite de ce DVD tient aussi beaucoup à la mise en scène de Cecilia Ligorio et à la manière dont elle a été filmée par Matteo Ricchetti. Grâce aux costumes, aux lumières, aux mouvements des chanteurs, la vie et la mort, l’amour et la haine, le noir et le blanc s’opposent sans trêve sous nos yeux, avec une rare cohérence et en servant au mieux une musique dont on n’en finirait pas de détailler les beautés.

Pour cette raison, on préfèrera la version vidéo à l’audio (2 CD Dynamic CDS 7832.02), en soulignant à quel point ce document est indispensable. Il semble peu probable, en effet, que l’on refilme Giulietta e Romeo de sitôt…

PIERRE CADARS