Centenaire Saint-Saëns

L’Ancêtre & Déjanire ou les adieux à l’opéra

© PALAZZETTO BRU ZANE/BIBLIOTHÈQUE DU CONSERVATOIRE DE GENÈVE
L’année 2021 s’achève et, avec elle, notre feuilleton dédié au centenaire de la disparition de Camille Saint-Saëns (1835-1921). Ce septième et ultime épisode est consacré aux deux derniers opus lyriques, créés à l’Opéra de Monte-Carlo : L’Ancêtre, en 1906, et Déjanire, cinq ans plus tard. C’est bien leur seul point commun… avec le fait d’être rapidement tombés dans l’oubli. Pour le reste, en effet, le compositeur témoigne de sa capacité bien connue à s’illustrer dans les univers esthétiques les plus différents, en l’occurrence le drame naturaliste et la tragédie antique.

Sans doute faut-il le rappeler, tant la force d’inertie des idées reçues les préserve des plus imparables démonstrations : la reprise de L’Ancêtre (en mars 2019, au Prinzregententheater de Munich), dont on n’attendait guère que l’exhumation d’une curiosité, a révélé une œuvre très attrayante, animée par un souffle dramatique soutenu, puissante par sa concision (une heure quarante), mais prenant le temps qu’il faut pour établir un climat ou instiller une sensation. Sobre d’expression, exempte de redondances ou de boursouflures, elle offre de superbes élans lyriques aux rôles principaux : Nunciata, l’« ancêtre » du titre (soprano dramatique), Margarita (soprano lyrique léger), Tébaldo (ténor lyrique), Raphaël, ermite (basse chantante). Les finesses d’une orchestration colorée et suggestive, qui les soutient sans (presque) jamais les couvrir, permettent de distinguer des subtilités harmoniques ou polyphoniques motivées par l’expression, jamais ostentatoires.

Saint-Saëns ignorait sans doute La Vendetta de Gounod (écrite pour le prix de Rome, en 1838) mais, par bien des côtés, L’Ancêtre (1906), sur un livret de Lucien Augé de Lassus, semble se souvenir de Mireille (1864) et de Roméo et Juliette (1867). Le naturalisme, issu de Carmen (1875), semblait avoir dit son dernier mot avec Louise (1900) et le vérisme avec Tosca, la même année. Saint-Saëns, comme toujours, n’en avait cure. Ayant mené sa muse lyrique de l’exotisme fantasmé (La Princesse jaune, 1872) à la mythologie biblique (Samson et Dalila, 1877) ou sensuelle (Hélène, 1904) ; de l’Antiquité grecque (Phryné, 1893), gallo-romaine (Les Barbares, 1901) ou mérovingienne (Frédégonde, 1895) au Moyen Âge historique (Étienne Marcel, 1879) ou fantastique (Le Timbre d’argent, 1877) ; de la Renaissance galante (Proserpine, 1887), artiste (Ascanio, 1890) ou sanglante (Henry VIII, 1883)… il lui restait encore, à la veille de son 70e anniversaire, d’en offrir une synthèse lapidaire en évoquant, dans le microcosme de la Corse moderne, l’universalité des conflits immémoriaux, où Éros et Thanatos sont les jouets d’Ananké, l’impitoyable Destinée. Avant de fermer la boucle en remontant à la source, avec Déjanire (1911).