Entretien

Gustavo Dudamel

© SMALLZ + RASKIND/LA PHILHARMONIC

Entré officiellement en fonction le 1er août dernier, le nouveau directeur musical de l’Opéra National de Paris sera au pupitre de Turandot, à l’Opéra Bastille, du 4 au 30 décembre, dans une mise en scène de Robert Wilson. Puis, à partir du 21 janvier 2022, il sera dans la fosse du Palais Garnier pour Le nozze di Figaro, dans une nouvelle production de Netia Jones. Un début de mandat sous le signe de Puccini et Mozart, en attendant Wagner ou Debussy, pour un chef au talent explosif, dont certains continuent inexplicablement à déplorer le soi-disant manque d’expérience dans l’univers lyrique…

Le programme du concert inaugural de votre mandat, le 22 septembre dernier, au Palais Garnier, se distinguait par son éclectisme. Faut-il y voir un avant-goût de vos futures saisons à la tête des forces musicales de l’Opéra National de Paris ?

C’est la manière dont je vois la musique, et conçois la programmation. Il me paraissait important, pour ce premier concert, d’ouvrir un espace de flexibilité entre l’Orchestre de l’Opéra National de Paris et moi. Afin que les musiciens comprennent qui je suis, et la façon dont j’envisage les choses. Cet éclectisme est essentiel, car aucun mur ne doit s’élever entre les différents styles de musique. C’est très naturel pour moi, mais avoir cette opportunité de parcourir un spectre aussi large était formidable ! L’Orchestre jouait John Adams et Osvaldo Golijov pour la première fois, mais aux côtés de Bizet, Richard Strauss et Verdi.

Que s’est-il passé entre l’Orchestre et vous, quand vous avez dirigé La Bohème, en 2017, à l’Opéra Bastille ? Avez-vous eu un coup de foudre réciproque ? La connexion s’est-elle faite à travers la parole, ou plutôt le geste et le regard ?

Avant de venir à Paris, j’entretenais des relations très stables avec certains théâtres. J’ai beaucoup dirigé à la Scala de Milan, mais aussi au Staatsoper de Berlin, à l’invitation de Daniel Barenboim. Cela faisait des années que je ne m’étais pas produit dans une salle pour la première fois. Mais c’est arrivé ici ! Quand on a des habitudes, se retrouver dans un nouvel endroit est très stimulant, parce qu’on ressent naturellement cette sorte de nervosité propre aux premières rencontres. Je connaissais la réputation de la maison. Et j’y ai éprouvé une vraie joie de faire de la musique. Ce ne sont pas que des mots… En effet, je ne considère pas la direction d’un point de vue technique, comme un travail. Il s’agit d’un plaisir, avec aussi des moments de souffrance – comme dans tout ce que nous faisons. La Bohème est un opéra que j’aime énormément, et que j’ai dirigé à de nombreuses reprises. Le courant est passé avec l’Orchestre dès les premiers instants, grâce au respect, qui est la base sur laquelle se fonde toute relation. Bien sûr, les musiciens connaissent parfaitement l’ouvrage, de même que tout ce répertoire. Et je ne m’imaginais pas me présentant devant eux, avec l’intention de leur révéler quoi que soit ! Il s’agissait de les laisser jouer, de nous écouter les uns les autres, de discuter, et de préparer notre version. C’est la façon dont je travaille, et la connexion s’est faite avec naturel.

Le milieu lyrique bruissait-il déjà de votre envie de devenir directeur musical d’une maison d’opéra ?

Je n’ai jamais envisagé les choses de cette manière. Je suis directeur musical du Los Angeles Philharmonic depuis près de treize ans, du Simon Bolivar Symphony Orchestra of Venezuela depuis plus de vingt ans, et j’ai le privilège de collaborer avec les meilleurs orchestres ! Mais quand je suis allé à Los Angeles, je ne cherchais pas de poste. La même chose s’est produite à Paris. Alexander Neef est venu me parler de son projet, m’a demandé ce que j’en pensais. Un lien s’est créé. Je lui ai répondu que j’allais y réfléchir. Cela n’a pas été trop difficile, dans la mesure où c’était peut-être le bon moment pour moi, non pas de faire les choses différemment, mais de me concentrer davantage sur certaines de mes activités, comme l’opéra. Pour beaucoup de gens, je ne suis pas un chef lyrique, alors que j’ai dirigé de l’opéra toute ma vie – dès ma formation, au Venezuela ! Ce n’est certes pas la même chose que d’être directeur musical d’une maison. La proposition est arrivée sans que je l’attende vraiment.