Entretien

Jodie Devos

Lakmé à Tours (2017). © MARIE PÉTRY

Devenue, en l’espace de quelques années, l’une des coloratures légères les plus recherchées de notre époque, la soprano belge, dont l’album Offenbach Colorature, chez Alpha Classics, a raflé toutes les récompenses, enchaîne les projets. Au théâtre, le prochain est le rôle de Gabrielle, en alternance avec Florie Valiquette, dans la version originelle intégrale de La Vie parisienne, proposée par le Palazzetto Bru Zane, en première mondiale, dans une mise en scène de Christian Lacroix, en coproduction avec le Théâtre des Champs-Élysées et les Opéras de Liège, Limoges, Montpellier, Rouen et Tours, à partir du 7 novembre. Au disque, le Stabat Mater de Pergolesi, dirigé par Julien Chauvin, sortira en février 2022, toujours chez Alpha Classics.

Comment la grande aventure de la musique a-t-elle commencé pour vous ?

J’ai toujours aimé chanter. J’ai effectué des stages de chant choral, à 5 ans et demi, avec, au programme, des comédies musicales pour enfants ou des chansons de Michel Berger. Pour tout dire, j’ai grandi avec le rock classique (Queen, Pink Floyd, Led Zeppelin) et, à 11 ans, je voulais être chanteuse de variétés, sans me poser de questions. J’ai aussi fait, à l’époque, beaucoup de danse, classique et modern jazz, discipline qui me manque aujourd’hui énormément. J’avais 16 ans quand j’ai pris mes premiers cours de chant, d’abord à Ciney, puis à l’Institut Royal Supérieur de Musique et de Pédagogie (IMEP) de Namur, où j’ai étudié le solfège, l’histoire de la musique, etc. Lors d’une master class au Danemark, Noelle Barker, professeur de Sophie Karthäuser et de mon propre professeur à Namur, Benoît Giaux, est venue me voir. Avec la pianiste Audrey Hyland, elle m’a encouragée à partir travailler à Londres, et c’est ainsi que je me suis retrouvée à la Royal Academy of Music. J’y ai suivi des cours de théâtre assez poussés, mais il m’a aussi été permis d’approfondir chaque style : oratorio, lied, opéra… Ne sachant pas que j’étais francophone, un professeur m’a même félicitée pour ma prononciation du français, en précisant toutefois qu’il y avait encore deux ou trois choses à améliorer ! J’ai donc dû travailler ma diction : on devient parfois paresseux, en chantant dans sa propre langue. Nous étions quinze à Namur, et à Londres, j’ai, tout à coup, été confrontée à un grand nombre de chanteurs d’un excellent niveau, comme la soprano Christina Gansch, qui interprète en ce moment (1) Pamina dans Die Zauberflöte, au Covent Garden, ou le contre-ténor Kangmin Justin Kim, irrésistible quand il s’amuse à parodier Cecilia Bartoli !

Il y a eu ensuite le Concours « Reine Elisabeth », en 2014…

Oui, après deux ans à Londres, je suis rentrée en Belgique afin de préparer le Concours « Reine Elisabeth », pour lequel il m’a fallu travailler un programme très lourd, avec du baroque, de la mélodie, de l’oratorio, de l’opéra – bref, un panorama de deux ou trois siècles de musique. On m’a décerné le Deuxième prix, derrière la soprano Sumi Hwang, alors que je ne croyais pas pouvoir aller aussi loin : j’étais venue pour apprendre quelque chose, voilà tout. Sans compter que cela avait mal commencé pour moi : après la première épreuve, je suis tombée dans les pommes devant la reine Mathilde ! Je venais d’interpréter le Feu dans L’Enfant et les sortilèges, je m’étais emmêlé les pinceaux en chantant « Tu as renversé le pigeonnier » au lieu de « Tu as brandi le tisonnier, renversé la bouilloire », et mon collier est tombé ; j’ai regardé mon pianiste, j’ai vu des étoiles et puis… plus rien. Mais grâce à Michel-Etienne Van Neste, le secrétaire général du Concours, j’ai pu reprendre la compétition, après tous les autres candidats. J’ai alors chanté Ganymed de Wolf, comme je l’avais prévu. Ce Deuxième prix m’a comblée, d’autant que ceux qui remportent le Premier prix, remarque-t-on, ne font pas les plus grandes carrières ; Marie-Nicole Lemieux, récompensée en 2000, est l’exception à la règle. Je crois aussi que mon esprit combatif en a touché certains, car on m’a également remis le Prix du Public. Il faut dire que je chante à chaque fois comme si je jouais ma vie… Après sept ans de carrière, je me sens toujours comme une débutante ! Ces concours nous apprennent à nous endurcir, mais la route est longue.

Lire la suite dans Opéra Magazine numéro 177