Compte rendu

Alcina cathartique à Mulhouse

La Sinne, 13 juin

À l’origine, il devait s’agir de la création, à l’Opéra National du Rhin (Strasbourg-Mulhouse-Colmar), son coproducteur, de la mise en scène de Serena Sinigaglia, éphémèrement représentée à l’Opéra National de Lorraine, à Nancy, le 11 mars 2020, juste avant que ne se déclenche le cauchemar que nous savons. La persistance de la crise sanitaire a contraint la direction de l’ONR à transformer cette Alcina en une version de concert, condensée et théâtralisée, dont le lieto fine prend tout son sens, celui de retrouvailles solaires entre un public heureux et des interprètes pleins de ferveur.

L’action, ramassée en une heure quarante, sans entracte, élimine les récitatifs et choisit les airs les plus intenses. La narration – signée Louis Geisler et dite par l’élégant comédien Jean-François Martin – revisite l’Arioste. Une victime d’Alcina nous relate ce drame de la séduction déçue. Et ce qui aurait pu passer pour une tentative de rattrapage après naufrage sanitaire renouvelle le classique haendélien, l’un des sommets absolus du baroque lyrique.

L’Orchestre Symphonique de Mulhouse, en très grande forme, entame l’Ouverture avec un dynamisme de bon aloi. Christopher Moulds fait respirer autant que s’alanguir la trentaine de musiciens. Ils tiendront tout du long un tempo dansant. On regrette juste les attaques approximatives du violoncelle solo, sans doute dues à l’émotion et au port du masque.

De la production de Serena Sinigaglia, il reste les costumes, un rouge flamboyant pour Alcina et un orangé automnal pour sa sœur Morgana. Si le jeu de scène continue d’éviter toute rencontre physique, il met en avant des personnages secondaires, comme Oberto. C’est l’occasion d’y entendre s’épanouir, en un seul air, le brillant soprano de Clara Guillon.

Le petit Théâtre de la Sinne, bonbonnière à l’italienne, offre un bel écrin à la remarquable Bradamante de Marina Viotti, fort tempérament et timbre corsé, comme à la Morgana aérienne d’Elena Sancho Pereg. Campée ici en jeune fille déroutée, ses aigus filés jettent la salle dans une transe d’applaudissements.

Le Ruggiero impérieux de Diana Haller irradie « Sta nell’Ircana », après avoir livré un « Verdi prati » tout en demi-teintes. Si le Melisso d’Arnaud Richard séduit malgré son manque de projection, l’Oronte de Tristan Blanchet reste trop pusillanime.

Le rôle-titre repose sur les épaules d’Ana Durlovski, dont la robe, la coiffure et la souplesse rappellent Renée Fleming dans la désormais classique production de Robert Carsen, au Palais Garnier (1999). Son timbre opulent et sa maîtrise de la colorature imposent un « Ah ! mio cor » enthousiasmant, qui achève de nous plonger dans une fervente catharsis.