Compte rendu

Werther de rêve à Montpellier

Opéra Comédie, 20 mai

Parmi les premiers à accueillir du public après la réouverture des salles, le 19 mai, l’Opéra Orchestre National Montpellier n’a pas manqué son coup. Certes, au rideau final, le nombre réduit de spectateurs (35 % de la jauge) fait paraître les applaudissements un rien maigrelets, mais ils sont bien là, saluant une réussite d’ensemble exemplaire.

Évacuons, d’emblée, la seule (relative) faiblesse : le Werther de Mario Chang. Le ténor guatémaltèque, que nous avions un peu perdu de vue depuis sa victoire au Concours « Operalia », en 2014 (sa carrière s’est concentrée sur les États-Unis et l’Opéra de Francfort, où il était en troupe), chante toutes les notes, sans effort. Mais une sorte de halo cotonneux enveloppe son timbre, privant le personnage d’une bonne part de son élan et de sa séduction.

L’acteur s’avérant plutôt monolithique, le spectateur reste sur sa faim, d’autant que la prononciation, malgré de réels efforts, trahit des erreurs inexplicables après plusieurs semaines de répétitions. Du coup, ce Werther semble constamment en retrait par rapport à ses partenaires, à commencer par une Marie-Nicole Lemieux en état de grâce.

Rendons d’abord hommage à l’intelligence d’une cantatrice dont la capacité à surprendre n’est pas le moindre des atouts. Là où l’on pouvait s’attendre à une Charlotte façon Rita Gorr, c’est-à-dire jouant de ses plus belles couleurs de contralto, au risque de sonner trop « matrone », la mezzo canadienne, tournant résolument le dos à Ulrica et Mrs. Quickly, tire au maximum vers le soprano, sans rien perdre en chaleur, ni en rondeur du timbre.

Miracle d’une technique, d’abord, peaufinée au contact régulier de Haendel, Vivaldi et Rossini, qui avait déjà permis à Marie-Nicole Lemieux d’opérer la même métamorphose pour Cassandre des Troyens, en 2017. D’une voix naturellement facile, ensuite, au grave généreux mais jamais poitriné, au médium sensuel et à l’aigu glorieux.

Le sens de la caractérisation dramatique, la diction de rêve, l’engagement farouche mais jamais désordonné, font le reste. Après cette incarnation d’une crédibilité absolue et d’une éblouissante jeunesse, on attend la Dalila d’Orange avec impatience et, plus encore, la Kundry qu’un théâtre se doit de proposer de toute urgence à Marie-Nicole Lemieux !

Autour du couple central, Pauline Texier campe une Sophie un brin acide, mais musicale, la vedette revenant à Jérôme Boutillier, souverain en Albert. Très bien chantant, le baryton français déploie de remarquables dons de comédien, pour faire partager au public les souffrances d’un personnage moins conventionnel qu’on ne le décrit souvent.

Les seconds rôles sont solidement distribués, avec une mention pour le Bailli sonore et débonnaire de Julien Véronèse. Quant à la mise en scène de Bruno Ravella, très bien décrite par Patrice Henriot, lors de sa création à Nancy, en 2018 (voir O. M. n° 140 p. 53 de mai), elle n’a rien perdu de son élégance, ni de son efficacité, reprise par José Dario Innella.

Valérie Chevalier, directrice générale de l’Opéra Orchestre National Montpellier, a eu raison de la remettre à l’affiche, comme elle a eu raison d’offrir à Marie-Nicole Lemieux sa première Charlotte et de confier la baguette à Jean-Marie Zeitouni, qui réussit l’exploit d’éviter tout décalage dans une disposition pourtant peu commode : sur un pupitre, au centre du parterre amputé de ses sièges, avec les musiciens répartis en cercle autour de lui.

Tirant le meilleur d’une phalange à égalité avec les plus grands orchestres de fosse internationaux, le chef canadien étire les tempi, comme à Nancy, mais sans jamais donner une sensation de mollesse ou d’alanguissement, rappelant Michel Plasson dans l’intégrale studio d’EMI/Warner Classics, avec Alfredo Kraus, ou les soirées de l’Opéra Bastille, avec Jonas Kaufmann.

Cette lenteur, qui ne gêne apparemment pas les chanteurs, lui permet d’exalter tous les raffinements de l’écriture de Massenet, en ménageant des gradations dynamiques qui laissent l’auditeur pantois. Inoubliable, à cet égard, la montée en puissance de l’orchestre dans le duo « du clair de lune », au moment où Werther s’exclame : « Rêve ! Extase ! Bonheur ! »

Entre paroxysmes post-wagnériens et délicatesses tout droit sorties des deux premiers actes de Manon, Jean-Marie Zeitouni trouve ainsi le ton exact pour Werther, encore davantage que pour Chérubin, déjà à Montpellier, en 2015. Décidément, rêve, extase et bonheur sont bien au rendez-vous !