Compte rendu

Tosca solidement dirigée et chantée à Lille

Opéra, 26 mai

Chaque année, un grand titre populaire clôt la saison de l’Opéra de Lille ; et l’une des représentations est retransmise, en direct, dans de nombreuses villes de la Région Hauts-de-France, afin de toucher un large public. Tosca, dans une mise en scène de Robert Carsen, aurait ainsi dû être jouée du 26 mai au 14 juin, mais la production a été remplacée par une version mise en espace par Olivier Fredj.

Trois représentations sont données devant quelques professionnels et journalistes. Une autre, avec un public réduit, sera diffusée, le 3 juin, à Lille et dans dix-sept lieux des Hauts-de-France, certains proposant la retransmission sur grand écran, tandis que d’autres la partageront gratuitement, via la chaîne YouTube de l’Opéra. France 3, enfin, programmera une rediffusion pendant l’été.

Olivier Fredj règle une mise en espace qu’il déclare « volontairement neutre sur le plan des références historiques et géographiques », tout en convenant que « l’action se déroule bien à Rome (…), en 1800 ». L’Orchestre National de Lille occupe le parterre ; les chœurs sont disposés sur les balcons, et les solistes sur la scène vide.

Sans décors, les personnages évoluent dans des costumes modernes. Et les lumières de Nathalie Perrier, n’ayant pas grand-chose à éclairer, deviennent elles-mêmes le sujet, particulièrement au dernier acte, où une herse aveuglante ferme ce ciel romain qui ne luit pas d’étoiles et qu’envahit la brume. Chez Scarpia règne un luxe modéré : on pousse un minuscule guéridon à roulettes pour son dîner. Dans la prison, il n’y a aucune chaise : Cavaradossi écrit ses adieux par terre…

Il revient au chef Alexandre Bloch d’animer la masse sonore, somptueuse et surexposée, sans couvrir les chanteurs. Il y parvient avec conviction, attentif aux nuances et aux transitions qui font le drame continu.

La distribution est solide, jusque chez les comprimari, où se distinguent Patrick Bolleire, Angelotti poignant, Frédéric Goncalves, Sacristain sans exagération caricaturale, et Luca Lombardo, Spoletta inquiétant.

Joyce El-Khoury débute en Tosca. L’interprète sait porter le costume moderne, avec une dignité qui sied à l’illustre diva de la cour. La belcantiste (Il pirata, Maria Stuarda, Roberto Devereux, Les Martyrs) évite les écueils du parlando poitriné et l’imitation des grands modèles. La délicatesse de « Non la sospiri la nostra casetta » au I, le parti de chanter intégralement « Torturate l’anima » au II, lui permettent un « Vissi d’arte » au legato parfait. L’engagement scénique fait le reste, le III la trouvant capable de vaillance et de poésie.

La superbe voix de Jonathan Tetelman, au riche médium coloré, à l’aigu percutant, n’a rien à redouter des dispositions imposées. On regrette qu’il croie devoir s’affirmer en un premier acte tout entier claironné, au détriment de la plasticité de l’acteur : « Recondita armonia » n’est pas l’« Esultate ! » d’Otello… Mais son « Vittoria ! », au II, sur le la dièse tant attendu, balaie toute objection. La vraie surprise reste pourtant la délicatesse qu’il déploie, au III, dans « E lucevan le stelle ».

Gevorg Hakobyan est un Scarpia authentiquement baryton, et non baryton-basse, comme on l’entend souvent, ce qui le met parfois en difficulté avec la tessiture. Sa puissance et son sens du mot mériteraient mieux que le traitement qu’on lui inflige, pardessus jusqu’aux pieds et chapeau, qui lui donnent l’aspect d’un mafioso.