Compte rendu

Saint-Jean désacralisée à Paris

Théâtre du Châtelet, 10 mai

Créée au Teatro Arriaga de Bilbao, en 2018, cette Passion selon saint Jean, relue et plus ou moins corrigée par le très iconoclaste Calixto Bieito, aurait dû être présentée au Châtelet, en juin 2019. Les travaux du théâtre, dont la réouverture n’était officiellement prévue qu’en septembre, n’étant pas encore achevés, les représentations ont été reportées de près de deux ans.

C’était sans compter sur la pandémie, qui, à une dizaine de jours près, a empêché le public d’y assister, à l’exception d’une poignée de journalistes. Ce vide, à peine comblé par les caméras de François Roussillon, aux manettes de la captation du 10 mai, qui sera diffusée, à partir du 4 juin (et jusqu’au 4 décembre), sur OperaVision, met sans doute à mal le projet initial.

C’est, en effet, un miroir que Calixto Bieito tend à la société contemporaine, à travers une vision qu’il affirme désacralisée de l’œuvre de Bach. D’où son choix d’un chœur amateur : cette foule rageuse, vindicative, en quête de réponses, sinon de vérité, c’est vous, c’est moi.

À Paris, cependant, le respect de ce parti pris artistique audacieux tend à saper l’intégrité de la partition. L’engagement, tant individuel que collectif, des membres du Chœur de Paris est évidemment patent – et comment ne pas pardonner à certains de battre la mesure, du pied, de la main, ou même de tout leur corps ? Mais la difficulté d’exécution menace, plus d’une fois, l’ensemble de virer à la cacophonie.

Dès lors, un malaise s’installe, que la mise en scène, tendant peut-être davantage vers la « performance », n’estompe pas. Du refus de la narration découle un morcellement en tableaux, parfois saisissants, parfois d’une littéralité confinant au cliché, ce défaut récurrent de tant de transpositions contemporaines.

La proposition de Calixto Bieito, dont la dimension picturale, rehaussée par les couleurs souvent vives des costumes des choristes, se révèle l’élément le plus probant, est certes aux antipodes d’une illustration au premier degré. Et il ne s’agit pas de rejeter en bloc, et définitivement, le travail d’un artiste qui a fait ses preuves. Mais bien plus que d’autres, dont la signature est forte, voire l’empreinte esthétique et dramaturgique trop marquée, le trublion espagnol donne, depuis quelques années, l’impression, d’une œuvre à l’autre, et sans distinction de sujet, de monter à chaque fois, peu ou prou, le même spectacle.

Si bien que, malgré la densité supposée des intentions, et l’indéniable intensité d’une direction d’acteurs sur laquelle se déversent immanquablement de la terre, des gravats et du sang – ou le liquide écarlate qui en tient lieu, dont Bieito use avec une constance frisant l’obsession –, l’intérêt d’abord fluctue, et enfin s’épuise.

Il est vrai que la battue de Philippe Pierlot ne l’entretient guère, méditative ou simplement lénifiante, selon la sensibilité propre à chaque auditeur. Comment ne pas regretter, en écoutant Les Talens Lyriques, que Christophe Rousset, invité au même moment par l’Opéra Royal de Wallonie-Liège, pour Cosi fan tutte, n’ait pas eu la possibilité d’affûter le discours à la tête de son ensemble ?

Parmi un distingué sextuor de solistes se détache d’emblée Joshua Ellicott, Évangéliste mordant et incarné. Dans « Erwäge », le ténor Robert Murray retrouve la tenue et l’aplomb qui lui faisaient défaut dans « Ach, mein Sinn », tandis que la basse Andreas Wolf se montre incisive à souhait. D’une douceur presque volatile, le ramage du Jésus de Benjamin Appl ne se rapporte pas à son plumage.

Parce que l’instrument s’est élargi, peut-être, Lenneke Ruiten est en équilibre parfois précaire sur le fil tendu de la partie de soprano. Carlos Mena, en revanche, a su conserver, à un âge charnière pour les falstettistes de sa génération et de la précédente, une admirable rectitude dans le geste vocal, qu’il allie toujours à une expressivité de la plus efficiente sobriété.