Patrimoine

Bacchus, l’inconnu de Massenet

Décor du 3e acte, 1er tableau. © PALAZZETTO BRU ZANE/FONDS LEDUC

La création de Bacchus, le 5 mai 1909, à l’Opéra de Paris, fut l’un des échecs les plus cuisants dans la carrière de l’auteur de Manon et Werther. Depuis, Bacchus n’a été ni repris, ni enregistré. C’est dire l’impatience avec laquelle on attendait sa résurrection au Festival Radio France Occitanie Montpellier, d’abord annoncée pour l’été 2020, puis repoussée au 26 juillet prochain, avec John Osborn dans le rôle-titre. Las, il a fallu déchanter. En raison de la crise sanitaire, le concert a de nouveau été annulé, alors qu’Opéra Magazine avait déjà passé commande d’un gros dossier d’annonce pour son numéro de juillet-août. Nous avons néanmoins décidé de publier les deux articles qui le composent : d’abord, une présentation de l’œuvre, abordant notamment les causes possibles du fiasco inaugural ; ensuite, un portrait de Catulle Mendès, figure singulière de la littérature française de la deuxième moitié du XIXe siècle, qui en rédigea le livret.

L’ultime ouvrage de Jules Massenet (1842-1912) destiné à l’Opéra de Paris, où Le Roi de Lahore, Le Cid, Le Mage, Thaïs et Ariane avaient auparavant connu des fortunes diverses, est celui dont la carrière fut la plus brève, puisqu’elle s’acheva à l’issue de la cinquième représentation, le 19 mai 1909…

Insoucieuse des rudes mouvements de grève des cheminots et des postiers, la création de Bacchus, au Palais Garnier, le 5 mai 1909, s’annonçait bien ; le temps était seulement un peu frais et venteux pour la saison. Au premier entracte, à l’issue d’un Prologue aux Enfers où la déclamation remplaçait le chant, les messieurs en habit noir quittaient gravement le parterre, pour monter rejoindre les dames exclues des fauteuils d’orchestre pour cause de coiffes arborescentes. La présence d’Oscar Hammerstein, le directeur de la Manhattan Opera Company de New York, n’avait échappé à personne.

On causait aussi des obsèques pharaoniques, d’une somptuosité inouïe, que se préparait le millionnaire Alfred Chauchard, amateur d’art philanthrope, qui avait acheté L’Angélus de Millet pour l’offrir au Louvre – chef-d’œuvre transféré au musée d’Orsay, en 1986. Mais « il y a aussi une femme outrageusement (sic) décolletée ; je l’ai aperçue avant le lever du rideau, mais depuis un instant, je l’ai perdue de vue ; je la cherche. Oh ! Mais ! Vous savez, mon cher, nue jusqu’au… Enfin, très décolletée ! », rapporte l’espiègle Paulino (Comœdia, 6 mai 1909), précisant plus loin qu’il n’y en avait pas qu’une (1).

Aux entractes suivants, les femmes n’étant pas plus dénudées, l’heure venait de s’interroger sur ce qu’on lirait dans la presse du lendemain. Les abonnés du Temps qui, familiers de la plume acerbe de Pierre Lalo, se prenaient pour lui, comme lui-même se prévalait de l’autorité de son père Édouard, pouvaient prévoir l’éloge caustique – « M. [Lucien] Muratore chante le rôle du dieu de la Vigne avec vaillance, avec art aussi, et d’un style qui semble s’accorder naturellement avec le style de M. Massenet »– et attendre le compliment qui tue : « Mlle [Lucy] Arbell, pour qui fut écrit le rôle d’Amahelli, a de la conviction et de la voix ; il est à regretter qu’elle ne fasse pas meilleur usage de l’une et de l’autre. »

Dans le Journal des débats du 16 juin 1909, Adolphe Jullien, sévère comme son confrère pour Massenet, et aussi instruit de la vénération que le compositeur vouait à Lucy Arbell, montrera plus d’élégance, rejetant son ironie – puisqu’il en fallait pour ne pas déchoir – sur le poème : « Cette jeune artiste, qui porte admirablement son costume de guerrière, s’est montrée mieux à son avantage dans l’humble et violente déclaration d’amour qu’elle adresse à Bacchus, en s’inclinant « sous son geste auroral« , en se sentant « de l’ombre au ciel ressuscitée« , et cette explosion de passion est peut-être – ne vous en étonnez pas trop – ce qu’il y a de plus saillant dans Bacchus. Quel bonheur pour Mlle Arbell que M. Massenet se soit ainsi retrouvé lui-même en prenant la plume à son intention ! » On ne sera pas dupe sur la condescendance de « se soit ainsi retrouvé lui-même ».

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