Entretien

Asmik Grigorian

Marietta/Marie dans Die tote Stadt, à Milan (2019). © TEATRO ALLA SCALA/BRESCIA/AMISANO

La soprano arméno-lituanienne n’a pas raté ses débuts à Paris, avec successivement un récital Salle Gaveau, trois concerts à l’Opéra Bastille et un à la Maison de la Radio, entre le 1er et le 14 juin. Encore peu connue, il y a cinq ans, elle est apparue dans une forme éblouissante, chanteuse-actrice de génie sur laquelle les plus grandes scènes misent désormais. Après ses débuts à Bayreuth, le 25 juillet prochain, dans une nouvelle production de Der fliegende Holländer, Asmik Grigorian se produira ainsi, au cours de la saison 2021-2022, dans Jenufa, au Covent Garden de Londres et au Staatsoper Unter den Linden de Berlin, dans Don Carlo et Manon Lescaut, au Staatsoper de Vienne, ainsi que dans La Dame de pique, à la Scala de Milan et au Festspielhaus de Baden-Baden.

Vos parents, la soprano lituanienne Irena Milkeviciute (née en 1947) et le ténor arménien Gegam Grigorian (1951-2016), ont tous deux mené des carrières lyriques internationales. Suivre leurs traces vous a-t-il toujours paru une évidence ?

Oui et non ! Je suis vraiment du genre à vivre au jour le jour, plutôt qu’à réfléchir au lendemain. Mais d’un autre côté, je prenais déjà des leçons de piano à l’âge de 5 ans. La musique faisait donc clairement partie de moi. D’une certaine façon, on m’a toujours fait comprendre que je ne pouvais aspirer qu’à devenir musicienne, et que je n’avais aucune chance de réaliser d’autres rêves ! J’étais dans une sorte de flottement…

Vous avez donc été poussée dans cette direction…

En un sens, oui, mais je n’ai jamais vraiment lutté. Cette situation me convenait.

Vos parents étaient-ils souvent à l’étranger, et vous seule à la maison ?

Ils étaient divorcés. Mon père n’a vécu en Lituanie que jusqu’à mes 7 ans, puis il a déménagé à Saint-Pétersbourg. Je le voyais donc surtout pendant les vacances. Ma mère ne voyageait pas tant que cela, mais elle était parfois absente, ce dont une enfant ne peut que se souvenir.

Avec qui avez-vous pris vos premières leçons de chant ?

Avec mon père, mais seulement quelques-unes. Plus tard, lorsque je suis entrée à l’Académie de Musique de Vilnius, j’ai étudié avec ma mère.

Avez-vous d’abord été tentée d’imiter vos parents ?

J’ai beaucoup lutté pour ne pas le faire, mais naturellement, et même sans le vouloir, on a tendance à tomber un peu dans l’imitation. C’est pourquoi j’essaie de ne jamais apprendre aucun rôle avec des enregistrements. J’ai travaillé très dur, non pas pour être différente – je le suis –, mais pour le montrer. N’est-ce pas la norme de toute relation entre enfants et parents ?

Votre mère était-elle plus sévère avec vous qu’avec ses autres élèves ?

Étudier avec ma mère était très dur – et cela l’était aussi pour elle, parce que je ne l’écoutais pas vraiment. Soit c’était elle qui finissait par quitter la pièce, soit c’était moi !

N’auriez-vous pas pu étudier avec un autre professeur ?

Pas à l’époque. Ma mère a demandé à des collègues, mais personne n’a voulu me prendre, parce que c’était une trop lourde responsabilité. Dans notre métier, ce n’est pas l’école qui importe, mais le maître. Il faut vraiment savoir où l’on met les pieds ! Cela aurait été étrange pour moi d’aller ailleurs, en étant issue de cette grande famille d’artistes professionnels. Plus tard, j’ai eu un professeur de Stockholm, parce que j’avais vraiment besoin de quelqu’un d’extérieur.

Vos parents avaient, l’un et l’autre, de grandes voix dramatiques. Dans quelle catégorie vous situiez-vous à vos débuts ?

Il me semble que mon répertoire est beaucoup plus lyrique aujourd’hui qu’à l’époque ! À l’Académie de Musique, je n’ai travaillé que des rôles dramatiques. Bien sûr, ma mère a essayé de m’expliquer que je ne devrais probablement pas le faire…

Dans quel rôle avec-vous débuté sur scène ?

Donna Anna dans Don Giovanni, dans le cadre d’un programme pour jeunes artistes, à Kristiansand, en Norvège, avec Jonathan Miller. Je lui suis vraiment reconnaissante, car même après l’Académie, je n’étais pas encore absolument sûre d’être à ma place. En me convainquant que j’étais « spéciale », et que je devais continuer, il a fait en sorte que je poursuive dans ce métier. Puis il a été invité à Vilnius, pour monter La traviata. Il a dit qu’il venait justement de travailler avec une merveilleuse chanteuse lituanienne, a demandé pourquoi je n’étais pas là, et c’est ainsi que j’ai décroché mon deuxième rôle : Violetta Valéry, dans ma ville natale, avec Jonathan Miller !

Lire la suite dans Opéra Magazine numéro 174