Compte rendus

Un très grand Siegfried à Madrid

Teatro Real, 11 mars

À défaut de nouvelle production, Joan Matabosch, directeur artistique du Teatro Real, a eu raison, pour sa Tétralogie étalée sur quatre saisons, de louer celle de l’Opéra de Cologne, créée entre 2000 et 2003, puis reprise à Venise, Shanghai, Barcelone…

Après Das Rheingold (janvier 2019) et Die Walküre (février 2020), le Siegfried madrilène confirme que la réalisation de Robert Carsen et son équipe a tous les atouts du bon spectacle de répertoire : une conception d’ensemble suffisamment consensuelle et affranchie des modes, pour satisfaire tous les publics et supporter le passage des ans ; un dispositif scénique habile, reposant sur des éléments de décor faciles à déplacer ; une direction d’acteurs travaillée, mais rapide à assimiler pour les chanteurs, par définition appelés à changer au fil des reprises.

Résumons, pour ceux n’ayant jamais vu la production : le I se passe dans une décharge publique, au milieu de laquelle trône une caravane, où Mime et Siegfried ont élu domicile ; le II est d’un dépouillement spartiate, avec des alignements de poteaux coupés à des hauteurs différentes, en guise de forêt ; la fin du III l’est encore davantage, avec Brünnhilde étendue sur un sol de terre battue ocre pâle.

Ni génie, ni même quoi que ce soit de nouveau dans ce que l’on voit, mais un vrai savoir-faire, illustrant à la fois les développements de l’intrigue, les principaux traits de caractère des protagonistes, et les différentes atmosphères créées par la musique. C’est déjà beaucoup !

Vocalement, la distribution est dominée par Andreas Schager, décidément le meilleur Siegfried du moment et, sans doute, des cinquante dernières années. La vaillance du ténor autrichien, son endurance, sa probité face à la partition, soulèvent l’admiration. Depuis la retraite de l’immense Wolfgang Windgassen, on a peut-être entendu aussi bien, mais certainement pas mieux. L’acteur, de plus, est remarquablement engagé, dans un personnage pourtant difficile.

À ses côtés, Ricarda Merbeth n’est pas à son meilleur, accusant un vibrato impossible à tenir sous contrôle et de douloureux problèmes d’intonation, jusqu’à un contre-ut final archi-faux. La Brünnhilde de Siegfried, rappelons-le, est bien plus piégeuse que celles de Die Walküre et Götterdämmerung, malgré la relative brièveté de son intervention.

Le reste de la distribution, qui réunit presque uniquement des artistes bien connus dans leurs rôles respectifs, n’appelle aucun reproche, avec une mention pour le splendide Wotan (sous l’identité du « Voyageur ») de Tomasz Konieczny, davantage dans son élément qu’en Telramund, dans le dernier Lohengrin de Bayreuth. Tout juste regrettera-t-on un déficit de projection dans le grave chez Okka von der Damerau, belle voix et fine musicienne, mais pas vraiment le contralto d’Erda.

Avec Andreas Schager, les grands triomphateurs de la soirée sont l’orchestre du Teatro Real, superbe, et Pablo Heras-Casado, magistral dans une œuvre qu’il n’avait jamais dirigée jusque-là. Obtenant un miraculeux équilibre sonore de la part d’instrumentistes pourtant éparpillés entre la fosse et les loges du parterre (une partie des cuivres côté cour, les harpes côté jardin), le chef espagnol conduit un discours d’une richesse et d’une variété inouïes.

Vivement Götterdämmerung, la saison prochaine !