Essai

Quand Nietzsche voulait méditerraniser la musique

Alors que le Festspielhaus de Bayreuth s’apprête à rouvrir ses portes, le 25 juillet, avec une nouvelle production de Der fliegende Holländer, signée Dmitri Tcherniakov, Patrice Henriot revient sur l’une des grandes histoires d’amour/haine du XIXe siècle dans le domaine des arts : celle qui fit de Nietzsche, d’abord adorateur de Wagner, l’un de ses pires contempteurs après l’inauguration du premier Festival, en 1876. Admirant désormais Carmen, La Mascotte et les opéras de Rossini, comment le philosophe aurait-il réagi à la création de Falstaff, si la folie ne l’avait pas écarté du monde, en 1889 ?

Revenu de sa fascination pour Richard Wagner, Friedrich Nietzsche (1844-1900) pose la sentence : « Il faut méditerraniser la musique. » Il écrit Le Cas Wagner (Der Fall Wagner, 1888), suivi de Nietzsche contre Wagner (Nietzsche contra Wagner, 1889), les deux volets d’un règlement de comptes : « Avoir tourné le dos à Wagner a changé mon destin… Avoir pu aimer quelque chose ensuite fut une victoire. » L’ultime manifestation d’une pensée qui va littéralement révolutionner la modernité a donc la musique pour cible ; le 3 janvier 1889, à Turin, l’auteur, âgé de 44 ans, s’effondre et demeure mutique jusqu’à sa mort, le 25 août 1900, à Weimar. Son testament philosophique « recommande toutes sortes de précautions contre la musique allemande » et découvre en Georges Bizet, « le dernier génie qui ait su mettre au jour une beauté et une séduction nouvelles, qui ait gagné à la musique un fragment du Sud ». En quête de lumière et de légèreté, Nietzsche assiste à deux douzaines de représentations de Carmen, créée à l’Opéra-Comique, le 3 mars 1875, où il trouve l’antidote à la névrose wagnérienne, au goût de l’absolu (« le pire de tous les goûts »), à l’appel du néant.

Mais l’aspiration à la légèreté conduit aussi l’auteur d’Ainsi parlait Zarathoustra (Also sprach Zarathustra, 1883-1885) à confier, le 18 novembre 1888, dans une lettre à son ami Peter Gast (1) : « J’ai entendu récemment La Mascotte (…). Il y a présentement en France de vrais génies d’espièglerie, de malice indulgente, d’archaïsme, d’exotisme et choses tout à fait naïves… Il y a vraiment une science des finesses, du goût et des effets. » Au moment où Nietzsche écrit ces lignes, l’« opéra-comique » d’Edmond Audran a atteint dans le monde sa millième représentation. Le triomphe de La Mascotte, aux Bouffes-Parisiens, le 29 décembre 1880, avait signifié, deux mois après la mort d’Offenbach, que la relève était assurée pour une musique aux rythmes enlevés, aux mélodies élégantes, et peut-être pour plus de vérité qu’il ne semble au premier abord : cette histoire de pouvoirs surnaturels, qui ne valent que si l’on n’en use pas, n’est pas pour déplaire au contempteur des sagas germaniques.

Dans Le Cas Wagner, Nietzsche élucide la notion d’opérette telle qu’il l’entend : « Aussi longtemps que par le concept d’opérette, vous entendrez une certaine vulgarité du goût, vous ne serez – excusez la rudesse du terme – qu’un Allemand… Demandez donc comment Audran définit l’opérette : le paradis de toutes les choses délicates et raffinées, y compris les sublimes douceurs. » Cette fois, soupçonnera-t-on l’exagération polémique ? Ou la détérioration définitive des facultés mentales ? Voire la provocation ? Pour preuve, ce jeu de mots sur le « crétinisme » : tel le Minotaure en son labyrinthe, Wagner se fait, chaque année, amener par trains entiers jeunes garçons et jeunes filles de toute l’Europe pour les dévorer, et « l’Europe entière se met à chanter “Pars pour la Crète ! Pars pour la Crète !“ ». Le mot de la fin revient-il donc à La Belle Hélène (Paris, 1864) ?

De son premier écrit à son dernier, Nietzsche se définit par rapport à Wagner. Une amitié passionnée se défait et se transforme en féroce vindicte. Le jeune universitaire, lecteur assidu des ouvrages d’Arthur Schopenhauer, pressent un renouveau tragique : Wagner sera-t-il le nouvel Eschyle ? Le drame wagnérien marque-t-il la renaissance de la tragédie ? Cela implique de se détourner résolument de l’opéra. En effet, la même condamnation de l’opéra anime Schopenhauer, Wagner et Nietzsche. Schopenhauer qualifie l’opéra de « trouvaille anti-musicale à l’usage des esprits anti-musicaux, auxquels la musique doit être imposée en fraude par l’intermédiaire de ce qui lui est étranger ». Wagner renchérit, en présentant Beethoven comme le type même de l’artiste allemand, le précurseur direct de Schopenhauer et, bien évidemment, de Wagner lui-même. Dans La Naissance de la tragédie (Die Geburt der Tragödie, 1872), Nietzsche s’inscrit dans cette lignée, condamnant à son tour l’opéra, en particulier le récitatif de l’opéra italien : « Ce fut l’exigence d’auditeurs véritablement privés de sens musical, de vouloir qu’avant tout on comprît les paroles (…). On ne peut attendre une renaissance de l’art musical que lorsque sera découverte quelque manière de chanter, où le texte dominerait le contrepoint, comme le maître le serviteur. »

Au cours de ses séjours à Triebschen, le philosophe donne lecture de La Naissance de la tragédie. Pour une deuxième édition, il ajoute, en épilogue, l’éloge de Tristan und Isolde (Munich, 1865). Le compositeur y voit un plaidoyer pour sa cause et nomme le jeune philologue « mon Nietzsche », titre le plus élevé pour un vassal dévoué. La déférence perdure, quand Nietzsche consacre la quatrième de ses Considérations inactuelles (Unzeitgemässe Betrachtungen, 1873-1876) à « Richard Wagner à Bayreuth ». Wagner en fait parvenir un exemplaire à son protecteur Louis II de Bavière. Mais le premier Festival de Bayreuth, en août 1876, inflige à Nietzsche une cruelle déception. Une lourde fête consacre le triomphe du musicien officiel, adoré par les Allemands pour de mauvaises raisons… L’empereur Guillaume Ier considère comme un devoir d’assister à ce grand événement « allemand », tandis que Louis II quitte Bayreuth aussi secrètement qu’il y était arrivé. À Nietzsche, le public paraît composé de vulgaires buveurs de bière pangermanistes antisémites et d’idéalistes fatigués à la recherche du grand frisson. Wagner et Nietzsche se rencontrent pour la dernière fois à Sorrente, le 5 novembre 1876.

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