Compte rendu

Faust mémorable à Paris

Opéra Bastille, 19 mars

Après la consternante nouvelle production d’Aida, on attendait avec espoir ce Faust, donné deux fois devant une poignée de journalistes, pour captation et diffusion, le 26 mars, sur France 5, puis en replay sur Culturebox pendant six mois. Et avec une curiosité aiguisée par la présence aux commandes de Tobias Kratzer et Rainer Sellmaier, responsables du Tannhäuser de Bayreuth 2018, parfois discutable mais marquant, et valorisé par sa parution récente en DVD (voir O. M. n° 165 p. 65 d’octobre 2020).

La beauté du décor d’ouverture séduit d’emblée, avec ce salon-bibliothèque de haut goût, sous un éclairage tamisé. Et surprend aussi, avec ce Faust âgé (l’acteur Jean-Yves Chilot) qui cherche en vain la consolation, alors que le jeune Faust chante derrière un pupitre, face à la salle, côté jardin. La production prend ainsi le parti d’une vision rétrospective, qui se conclura par le retour du vieillard dans un finale encore plus désespéré.

Elle pose ensuite résolument Marguerite en figure centrale : la victime d’une société machiste, sans doute, mais surtout « une femme succombant davantage à ses peurs intérieures qu’aux injonctions morales ». Les images qui suivent ne fascinent pas moins, grâce notamment aux splendides vidéos de Manuel Braun, et l’on n’est pas près d’oublier ce magnifique survol du Paris nocturne d’aujourd’hui par Faust et Méphisto (rappelant, à sa façon, la lithographie fameuse de Delacroix), ou encore leur entretien à côté de la Stryge des hauts de Notre-Dame (citant, cette fois, l’eau-forte non moins célèbre de Meryon).

On peut rester plus réservé, dans la première partie, sur cette kermesse située dans une discothèque, où les déhanchements s’accommodent mal du tempo et des effluves plus subtils de la valse. Mais c’est pour aller ensuite de surprises en émotions croissantes.

À commencer par un III véritablement inspiré, situant le dépôt du bouquet de fleurs et du coffret à bijoux, en scène de nuit, devant un immeuble dont les larges fenêtres s’éclairent tour à tour, pour révéler l’appartement de Marguerite, à l’étage, et celui de Marthe, au-dessous, dans un contrepoint frappant entre les espoirs de la première et les désillusions de la seconde. Grande émotion encore quand, au début du IV, l’attente de Marguerite est placée lors d’une consultation à la maternité, où l’échographie révèle le foetus (avec de petites cornes sur le front !), pendant la psalmodie déchirante de son « Il ne revient pas ! ».

Et encore plus ensuite, avec une étonnante scène de l’église située audacieusement, mais avec une virtuosité de réalisation confondante, dans une rame de métro poursuivant une sorte de course à l’abîme dans le tunnel qui défile impitoyablement sur les côtés. Et stupéfaction de nouveau, au V, après une « Nuit de Walpurgis » où Méphisto, du haut du ciel, met le feu à Notre-Dame, avec une scène presque insoutenable, mais qui correspond bien à la réalité, quand Marguerite noie longuement son bébé dans la baignoire.

Tobias Kratzer ne fait pas de cadeaux, mais c’est pour autant d’inventions qui vont droit au cœur meurtri de l’œuvre, en lui redonnant une grandeur bouleversante que nous ne croyons pas avoir jamais ressentie à ce point.

Un plateau de première force y a sa part déterminante. Benjamin Bernheim est un Faust aussi percutant que rayonnant, avec un aigu insolent, mais apte aussi à une superbe palette de nuances. Après une entrée en discothèque qui ne la flatte pas plus que le prosaïsme voulu de ses vêtements, Ermonela Jaho lui donne un répondant de même niveau en Marguerite, enchaînant divins pianissimi et effrayantes explosions de révolte ou de désespoir.

Le décor du III n’est pas trop favorable à sa projection, mais l’expression est si intense, et si savamment modulée, qu’on oubliera ses limites. De même pour le Méphisto en basse bien chantante de Christian Van Horn (remplaçant Ildar Abdrazakov, initialement annoncé), dont la noirceur est inévitablement un peu monolithique, mais qui compense par la mobilité du jeu.

En participant, lui-même, à la partie de basket-ball qui se joue lors de son entrée en scène, Florian Sempey libère son débordement de vitalité, pour un Valentin de grand relief, tandis que Michèle Losier, travesti des plus crédibles, et qui donne ardeur à son timbre transparent, est un Siébel quasi idéal.

Avec des Chœurs masqués mais d’une belle cohérence, et un Orchestre de l’Opéra National de Paris à son meilleur, Lorenzo Viotti nous convainc inégalement : d’une sagesse qui frôlerait presque la platitude, en hiatus avec la vigueur décapante de la scène dans les deux premiers actes, retrouvant des forces, dans les limites de la tradition, pour les développements qui suivent.

Une production mémorable, dont on espère qu’elle passera sans dommage à l’écran.