Compte rendu

Dido and Aeneas à Genève

Grand Théâtre/www.gtg.ch/digital, 3 mai

Nouvelle production du Grand Théâtre de Genève – en collaboration avec l’Opéra de Lille et le Théâtre de Luxembourg –, ce Dido and Aeneas singulièrement expressionniste risque fort de déchaîner les passions et laisser plus d’un spectateur interdit. Si l’on est habitué, depuis belle lurette, aux expérimentations de tous poils à l’opéra, la proposition scénique douloureuse du cofondateur de la compagnie Peeping Tom, Franck Chartier, repousse les limites du genre.

Réputé pour ses créations épidermiques et provocatrices dans les rangs de la danse contemporaine européenne, le collectif belge livre, en effet, depuis maintenant une bonne vingtaine d’années, des performances extrêmes, soutenues par des images délibérément torturées et déstabilisantes. En ces termes, Chartier et ses comparses (danseurs et comédiens) sont, de toute évidence, devenus des références en la matière.

Que penser, dès lors, du véritable traitement de choc qu’ils infligent à Dido and Aeneas ? Engendrent-ils une réflexion innovante sur le triste sort de la souveraine carthaginoise ? Ouvrent-ils des perspectives dramaturgiques jusqu’ici négligées ? Rien n’est moins sûr. Car en voulant sonder minutieusement la psyché de l’héroïne, Franck Chartier s’autorise une atomisation bien trop radicale de l’ouvrage.

Comme pour donner pleinement corps à sa vision, le chorégraphe-metteur en scène n’a pas hésité à s’adjoindre le concours du violoncelliste Atsushi Sakaï (membre de l’ensemble Le Concert d’Astrée et collaborateur de longue date d’Emmanuelle Haïm), en lui demandant de composer une musique additionnelle d’environ quarante minutes. Si le résultat n’est pas dénué d’intérêt, il fragmente dangereusement la partition de Purcell qui, ainsi enchâssée, perd beaucoup de son impact initial.

Il faut néanmoins admettre que les personnages psychotiques omniprésents, incarnés par les artistes de Peeping Tom, imposent de longues séquences, que la trame resserrée du micro-opéra de Purcell ne permettait pas : les accents atrabilaires de la charismatique Eurudike De Leul, reine sans âge et borderline, les errements d’une kyrielle de figures fantomatiques et dysfonctionnelles (certaines aboient comme des chiens enragés), l’amant guerrier disparu revenant en ange exterminateur, sanguinolent et dénudé, etc.

Malheureusement, l’exploration obsessionnelle des ravages de la souffrance humaine tourne en boucle et anéantit la moindre intervention des chanteurs. Comme repoussés au second plan, ces derniers ne semblent plus avoir grand-chose à exprimer, par contraste avec ce tout qui se passe sur le plateau. Leurs récitatifs apparaissent dénués de sens, voire exotiques ; quant à leurs airs, ils tombent purement et simplement à plat. Certes, il y a bien, çà et là, quelques tentatives de leur part pour exister, mais rien de très marquant.

On louera, toutefois, le bel équilibre d’une distribution qui endosse, tour à tour, plusieurs rôles : la vibrante mezzo suisse Marie-Claude Chappuis, le fier baryton américain Jarrett Ott, ou encore les convaincantes sopranos Emöke Barath et Marie Lys.

Le Chœur du Grand Théâtre de Genève se montre ductile et sonore, juste comme il faut. Placé en hauteur et en demi-cercle, de part et d’autre de la scène, il toise, avec une émouvante distance, le déroulé du drame.

Que dire, enfin, du travail d’Emmanuelle Haïm ? Elle a beau connaître son Purcell sur le bout des doigts, tout semble ici hors de son contrôle. Quelque peu perdue entre sa baguette, son clavecin et la musique additionnelle de son violoncelliste, elle fait ce qu’elle peut pour défendre l’infime place laissée à la rhétorique baroque. Incidemment, les pupitres de l’ensemble Le Concert d’Astrée n’ont jamais sonné aussi étriqués. Un comble pour une formation de cette trempe !

Parmi les multiples adaptations de Dido and Aeneas vues à la scène, ces vingt-cinq dernières années, cette hybridation triturée du collectif Peeping Tom relègue la lecture déjà bien illuminée de la chorégraphe Sasha Waltz (Montpellier, 2005) au rang de plaisanterie. À quand un King Arthur par Jan Fabre et son Troubleyn/Laboratorium ?