In Memoriam

Christa Ludwig 1928-2021

Octavian dans Der Rosenkavalier, à la Scala de Milan. © TEATRO ALLA SCALA

Disparue le 24 avril, l’immense cantatrice allemande a durablement marqué l’histoire de la musique dans la deuxième moitié du XXe siècle. Pendant près de cinquante ans, elle a tout chanté. Des emplois de mezzo-soprano, surtout, mais également de soprano, en allemand et en français, en italien et en anglais, en russe et en hongrois. Dans l’opéra, comme dans l’oratorio, la symphonie et le lied. En partant de Monteverdi pour arriver à la création contemporaine, avec des étapes chez Mozart, Rossini et Beethoven, aussi bien que chez Schubert, Verdi, Wagner, Richard Strauss, Massenet et Bartok. Dans son numéro 137, daté de mars 2018, Opéra Magazine avait consacré un vaste dossier à Christa Ludwig, à l’occasion de ses 90 ans, comprenant son immense discographie d’opéra, ainsi qu’un long entretien avec Pierre Flinois. Il y a quelques semaines, le même Pierre Flinois avait échangé avec elle au sujet de Winterreise. Ce jeu de questions-réponses, paru dans le numéro 172 d’Opéra Magazine, en mai 2021, a sans doute été sa dernière interview. Quel était le secret de cette grande dame de la scène et du chant ? Une remarquable « plasticité » vocale, très certainement. Puis ce que Thierry Guyenne, dans l’hommage qu’il lui rend dans ces pages, appelle une « intelligence suprême de la voix et de la musique ». Enfin ce que l’artiste, elle-même, résumait d’une formule lapidaire : « On fait carrière avec sa tête, pas avec sa voix ! »

Le 19 février 1993, au Théâtre des Champs-Élysées, Christa Ludwig entamait par un ultime récital parisien sa tournée d’adieux, qui allait durer plus d’un an. Nous gardons le souvenir encore très vif de l’impression qui, dès les premiers Schubert, et plus encore avec le groupe Mahler qui suivit, s’imposa. Frappait d’abord son calme, mais, quand elle ouvrait la bouche, on était submergé par le flux d’une voix, reconnaissable entre toutes, riche et moelleuse, ample sans avoir à forcer, et capable de la plus subtile palette de couleurs et de nuances. Enfin, le choc purement sonore faisait vite place à un kaléidoscope d’émotions auquel elle nous conviait, en une parfaite liaison entre mots et musique, à chaque instant d’un programme admirablement pensé.

Devant nos oreilles et nos yeux émerveillés, une intelligence suprême de la voix et de la musique était en action, poussée à un tel degré que tout semblait évident et facile, chez une chanteuse de presque 65 ans.

On a d’autant plus de mal à imaginer que ce calme était, en fait, une victoire sur un trac maladif, tout comme cette technique imparable était le fruit d’un travail acharné pour développer une voix, jolie par nature, mais courte et mal soutenue, et qui, lors des premières années de carrière, craquait tous ses aigus en scène. Et l’on a peine à croire que, pendant très longtemps, Christa a chanté sans savoir, ni comprendre, par nécessité, non pas intérieure, mais biologique : au sortir de la guerre, on avait froid et faim ; par sa voix, elle gagnait sa vie. Ce qui faisait dire à sa mère, désolée : « J’espère que ta voix durera assez longtemps pour que tu comprennes de quoi il retourne. »

Car si Elisabeth Schwarzkopf aimait à se dire « la Voix de son Maître », jouant sur les mots et montrant ainsi tout ce qu’elle devait à son mari, le producteur de disques Walter Legge, Christa Ludwig, elle, aura été « la Voix de sa Mère ». Jusqu’à sa mort, Eugenie Besalla-Ludwig (1899-1993) fut son seul professeur, et bien plus encore. Elle lui inculqua le sens d’une discipline toute prussienne (« Tu n’as pas assez travaillé ! » était sa phrase favorite), construisit entièrement sa technique et développa patiemment son aigu (à 18 ans, Christa n’avait rien au-dessus du fa), à raison d’un demi-ton par an. Elle lui montra aussi les erreurs à éviter, notamment pour les rôles inadéquats, ou chantés trop tôt. Elle-même, mezzo-soprano léger, avait perdu sa voix quand, en troupe à Aix-la-Chapelle, au début des années 1930, elle avait abordé, sous la direction du jeune Herbert von Karajan, Elektra et Leonore (Fidelio), en les alternant avec des emplois de contralto, et avait dû s’arrêter à 42 ans.

Bien chanter était donc lié à une nécessité autant esthétique, éthique même, qu’économique. Les liens mère-fille ne sont jamais simples, mais on imagine sans peine le surinvestissement affectif, de part et d’autre, quand, en plus, la mère vit une carrière de substitution à travers sa fille, et que toutes deux ont la même voix ! Au point qu’Anton Ludwig (1888-1957), ténor, metteur en scène et directeur, n’aurait su distinguer, depuis la salle d’à côté, si c’était Eugenie ou Christa qui chantait… L’enseignement maternel portait non seulement sur le répertoire (« On doit tout chanter, opéra, oratorio, répertoire de concert et lied, parce que ça ouvre l’esprit »), l’interprétation, mais aussi sur des principes de vie, la carrière étant un sacerdoce auquel il fallait tout sacrifier.

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