Compte rendu

Bon film d'horreur à Bruxelles

La Monnaie/www.lamonnaie.be, 29 avril

The Turn of the Screw (Venise, 1954) est une œuvre riche, qui peut être perçue de bien des façons. Pour cette nouvelle production de la Monnaie de Bruxelles, la metteuse en scène allemande Andrea Breth choisit délibérément de ne pas s’aventurer dans les sentiers tortueux des allusions sexuelles, voire pédophiles, ni dans ceux de la folie. Elle préfère nous plonger, avec énormément de talent, dans une sorte de – bon – film d’horreur.

Jamais, peut-être, sauf dans la légendaire production de Luc Bondy, au Festival d’Aix-en-Provence 2001, dans un registre totalement différent (en DVD chez BelAir Classiques), cet opéra n’a autant mérité son titre. Jamais, peut-être, l’écrou ne s’est-il autant resserré, tandis qu’au même rythme, le malaise augmente de façon suffocante.

Nous voici donc plongés dans l’atmosphère d’un manoir anglais du XIXe siècle, sobrement évoqué par quelques parois coulissantes. Des portes dérobées s’ouvrent au moment où on s’y attend le moins, pour nous faire découvrir des cadavres dans les placards, au sens littéral du terme, qui font sursauter à chaque fois. Il faut avoir le cœur bien accroché, quand une de ces ouvertures révèle le petit Miles, pendu sur un cintre, ou encore Flora, recouverte de terre, comme dans une tombe.

D’ailleurs, sont-ils vraiment vivants, ces enfants, où ne sont-ils, eux aussi, que des fantômes, jouant et rejouant sans cesse la même histoire, entraînant, à chaque fois, une nouvelle gouvernante dans leur chute ? Andrea Breth ne répond pas explicitement à la question, et tout est suggéré de manière subtile. Les éclairages d’Alexander Koppelmann ne sont pas que de banales lumières ; ils sont indispensables dans la description de cette ambiance malsaine.

Dans le programme de salle, Ben Glassberg affirme que la musique de Benjamin Britten se suffit à elle-même, qu’il n’est pas vraiment besoin de faire autre chose que de suivre scrupuleusement la partition. Personnellement, nous avons jugé le chef britannique superlatif, à la tête de l’excellent Orchestre de Chambre de la Monnaie.

Un autre choix important est celui de l’appariement des voix. Celles de la Gouvernante et de Mrs. Grose, tout comme du Prologue et de Peter Quint, sont très proches. Encore faut-il en tirer parti. Ici, elles se mélangent tant, et tellement en accord avec la mise en scène, qu’on se demande parfois qui chante quoi.

Musicalement, la distribution est à l’aune du saisissement procuré par la partie visuelle. Sally Matthews est une Gouvernante très expressive, parfaitement en accord avec la Mrs.Grose de Carole Wilson. Échevelé, les yeux écarquillés, Julian Hubbard réussit le pari d’incarner un Peter Quint à la fois bonhomme et terrifiant. Giselle Allen offre une Miss Jessel bien timbrée, et Ed Lyon, un fort élégant Prologue, plus souvent présent sur scène que ne l’indique le livret de Myfanwy Piper, d’après Henry James.

Il est toujours délicat de distribuer des rôles  d’envergure à des enfants. Malgré ses nattes et ses chaussettes montantes, Katharina Bierweiler – membre de Cantus Juvenum Karlsruhe – ne fait pas trop illusion en petite fille, mais nous gratifie d’une jolie voix pleine. Issu de la Maîtrise de la Monnaie, Henri de Beauffort, quant à lui, est un acteur consommé en Miles, et son timbre haut perché évite, avec bonheur, l’acidité inhérente au genre.

Que n’aurait-on pas donné pour voir cette production sur scène, plutôt que de se contenter d’un frustrant podcast, sur le site du théâtre !