Enquête

Le Voyage d’hiver unisexe ?

Joyce DiDonato. © CHRIS LEE

En matière de lied, c’est l’Everest : une sorte de quintessence du romantisme le plus sombre. Par ces mots de Wilhelm Müller, évocateurs jusqu’à l’obsession. Par ce piano suggérant le froid, du cœur ou de la nature. Par ce chant d’une âme dévastée par l’errance, le regret d’amour, la solitude, la mort qui approche – pour le Voyageur, comme pour Schubert, un an plus tard. Longtemps, Winterreise, cycle de vingt-quatre lieder, composé en 1827, est resté l’apanage des voix masculines, jusqu’aux premières décennies du XXe siècle, quand Elena Gerhardt, puis Lotte Lehmann osèrent franchir le pas. Depuis, quelques célèbres sopranos et, surtout, mezzos ont suivi leur exemple. Opéra Magazine en a rencontré quatre : Christa Ludwig (née en 1928), Brigitte Fassbaender (née en 1939), Nathalie Stutzmann (née en 1965) et Joyce DiDonato (née en 1969), à l’occasion de la parution de l’enregistrement de celle-ci, sous étiquette Erato, le 23 avril 2021.

Qu’on ait réservé, un siècle et demi durant, Winterreise à des voix masculines, et qu’il en ait fallu quasiment un autre pour que l’on trouve normal de l’entendre chanté par des femmes, est-ce une question de respect de la tradition ? Ou cela illustre-t-il le sexisme du monde de la musique ?

Nathalie Stutzmann : Un peu de tout cela. Les partitions de Schubert indiquent « pour voix et piano », sans plus de précision. Pour Winterreise, cela vient peut-être de l’écriture, qui ne convient pas à toutes les voix féminines. Une tradition s’est imposée, masculine, comme un gage d’authenticité.

Joyce DiDonato : Cela répondait à la poésie de l’époque.

N. S. : Ajoutons alors la question des créatrices de l’ombre, dans tous les arts, dont on parle enfin aujourd’hui. Combien de textes féminins ont-ils été publiés au XIXe siècle ?

Brigitte Fassbaender : Mais les chagrins d’amour ne sont pas réservés aux seuls hommes.

Christa Ludwig : Le football a été longtemps réservé aux hommes, alors Winterreise

J. D.D. : Mais une fois l’œuvre publiée, l’interprétation est libre. La catégorisation importe peu ; désormais, notre époque permet l’exploration sous différents angles d’approche, car c’est ce qu’apportent les artistes, entre détresse et beauté, à ce voyage individuel, qui compte.

Par quels chanteurs, ténors ou barytons, avez-vous été le plus impressionnée dans ce cycle ?

C. L. : Le premier que j’ai entendu, Hans Hotter, avec sa grande voix sombre.

N. S. : Hans Hotter, mais aussi Dietrich Fischer-Dieskau, mon tout premier CD ! Et tous les autres, car le génie de cette œuvre réside dans l’incroyable richesse de ses possibles.

B. F. : Dietrich Fischer-Dieskau, mais aussi Peter Anders. Mon père (1), qui chantait plus volontiers les cycles de Schumann, comme Dichterliebe, ne l’a jamais abordé.

J. D.D. : Dietrich Fischer-Dieskau, mais j’avais du mal, comme auditrice, à entrer dans l’œuvre. Avec le temps, j’ai commencé à mieux l’investir, et cela m’a ouverte aux interprètes féminines…

Comment avez-vous été amenée à aborder Winterreise ?

C. L. : J’ai reçu une invitation du Musikverein de Vienne, que j’ai failli décliner. Mais j’ai croisé Hans Hotter qui m’a dit : « Si une femme peut le chanter, c’est toi. » Comment refuser ?

N. S. : C’est aussi Hans Hotter, à l’École d’Art Lyrique de l’Opéra de Paris, qui a été le premier à me dire que je devais le chanter : « C’est fait pour ta voix, tu peux même le chanter dans ma tessiture, ou un ton au-dessus ; tu as le legato, la simplicité qui conviennent. Mais pour une voix grave, cela prend du temps, cela te viendra instinctivement. » Effectivement, un jour, l’aventure a commencé, et je l‘ai bien chanté entre soixante et quatre-vingts fois. Winterreise est une part essentielle de mon répertoire.

J. D.D. : C’est Yannick Nézet-Séguin. Après un premier refus, il m’a poussée à le travailler, mais je refusais toujours. Puis, je me suis intéressée à la femme, j’ai pensé à son ressenti en recevant, comme Charlotte dans Werther, ces poèmes, cet adieu… Bien sûr, il ne faut pas tout prendre de façon littérale, mais j’aime raconter des histoires, et celle de cette rupture m’a intéressée. Alors, j’ai écrit à Yannick que j’avais trouvé mon chemin, et qu’avec son aide, je voulais voir comment construire à deux une version qui nous soit propre.

Lire la suite dans Opéra Magazine numéro 172