Enquête

Laurent Campellone

© MARIE PÉTRY

Depuis son arrivée, en septembre dernier, au poste de directeur général, le chef français a accompli un travail de titan pour remettre sur les rails un Opéra de Tours en crise. La programmation qu’il a imaginée pour l’année 2021 est un régal pour les amateurs d’opéra français, même si le Covid-19 a eu de lourdes conséquences sur ses six premiers mois. On attend maintenant, avec impatience, une rentrée que l’on espère placée sous le signe de la renaissance, avec deux importantes nouvelles productions, dont la première sera confiée à la baguette du directeur général en personne : La Princesse jaune de Saint-Saëns, couplée avec Djamileh de Bizet, le 1er octobre ; puis La Vie parisienne, dans sa version originale en cinq actes de 1866, le 3 décembre. Laurent Campellone n’en abandonne pas pour autant sa carrière de chef invité et, à partir du 13 décembre, il sera au pupitre d’une série de représentations de Roméo et Juliette de Gounod, à l’Opéra-Comique.

Dans toute la France, on constate des actions destinées à interpeller la ministre de la Culture, Roselyne Bachelot (1). Comment les percevez-vous ?

Ces protestations sont principalement menées par les intermittents, qui demandent à la fois la reconduction de l’année blanche, pour que leurs droits soient prolongés, et la réouverture des salles de spectacle. Ce sont des revendications légitimes. Elles prennent aujourd’hui des formes démonstratives et un ton désespéré, comme on est porté à le faire quand on a le sentiment de ne pas être entendu. Mais que peut vraiment faire la ministre face aux contraintes sanitaires, aux informations scientifiques contradictoires, aux rebonds épidémiques, si ce n’est précisément ce qu’elle fait déjà, c’est-à-dire tenter d’obtenir le maximum de moyens, pour préserver les artistes et les institutions culturelles ? Pour autant, tout le monde est désespéré. Et c’est une clameur glaçante qui grandit. Ce cri immense des plus fragiles d’entre nous doit tous nous mobiliser, à nos différents niveaux.

À l’Opéra-Comique, vous avez, avec le metteur en scène Thomas Jolly, créé le spectacle Chantons, faisons tapage, qui a été capté à huis clos, puis diffusé sur France 5, le 15 janvier dernier. Comment cette idée est-elle née ?

Quand nous avons compris que les représentations de Fantasio, prévues en décembre 2020, ne pourraient pas être assurées devant un public, nous nous sommes demandé comment utiliser la distribution vocale réunie. Cette production de Fantasio ayant déjà été filmée, en 2017, refaire une captation vidéo n’avait pas de sens. Nous avons alors pensé à un concert de musique française centré sur le répertoire de l’Opéra-Comique, avec, comme thème, une sorte de voyage allant de l’obscurité vers la lumière. Le projet nous a semblé en accord avec tous les aspects de ce que nous vivions, en parlant non seulement de la formidable histoire de cette maison, mais aussi de cette quête d’espoir et de résilience qui est la nôtre, en ce moment, pour sortir des ténèbres dans lesquelles la pandémie nous a tous plongés.

Le replay de Chantons, faisons tapage est disponible sur France 5, jusqu’au 16 juillet 2021. Que pensez-vous de ces nouveaux moyens de diffusion ?

Il est évident qu’ils seront de plus en plus mis à contribution, et que le phénomène s’accélère. Tout a commencé, il y a quelques années, lorsque le Metropolitan Opera de New York, puis plusieurs grandes institutions européennes, y compris l’Opéra National de Paris, ont décidé de retransmettre leurs productions dans les cinémas. La crise sanitaire n’a fait qu’accentuer ce qui était en train de germer. Avec des moyens de diffusion comme YouTube et les réseaux sociaux, très accessibles et peu chers, même les théâtres plus petits peuvent désormais partager leurs spectacles avec le monde entier.

Croyez-vous en leur pérennité ?

Cela s’estompera sans doute, du moins en partie, quand les théâtres pourront rouvrir. Et c’est tant mieux, car le miracle de la représentation est une chose très particulière, dont l’écran ne restitue qu’un reflet diminuant, du point de vue sensitif. À mes yeux, d’ailleurs, on peut comparer ces nouveaux moyens de rencontrer la musique, et les débats qu’ils suscitent, à ceux autour de la lecture : un « vrai » livre vaut-il mieux qu’une tablette numérique ? En fait, il me semble que cela n’a rien à voir. Le plaisir de lire à la maison est une chose. Le fait de disposer, partout avec soi, d’une bibliothèque infinie au bout des doigts, en un instant, en est une autre. Et les deux sont complémentaires ! Toutes les époques ont eu leur lot d’innovations technologiques, qui ont créé des habitudes différentes : quand le microsillon a remplacé le 78 tours, tout d’un coup, une symphonie entière tenait sur un seul disque, et on pouvait disposer de plusieurs versions intégrales d’une même œuvre sur une petite étagère. Pour autant, on n’a pas cessé de fréquenter les salles de concert ; on y est allé différemment préparé.

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