In Memoriam

James Levine 1943-2021

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Disparu le 9 mars dernier, à l’âge de 77 ans, le chef américain, directeur musical du Metropolitan Opera de New York pendant quarante années (1976-2016), a connu une fin de vie tragique : multiples interventions chirurgicales, à partir de 2006 ; maladie de Parkinson, diagnostiquée dès 1994, mais révélée au public seulement en 2016 ; accusations d’agressions sexuelles, qui lui valurent d’être suspendu (décembre 2017), puis licencié (mars 2018) par le Met, où il avait le titre de « directeur musical émérite ». Elle ne saurait faire oublier son exceptionnel talent, dont les générations futures pourront se faire une idée grâce à sa monumentale discographie/vidéographie.

Plus de deux mille cinq cents représentations, dans quatre-vingt-cinq opéras différents, en quarante-six ans de présence : les chiffres du Metropolitan Opera fournissent quelques indices sur la personnalité de James Levine. D’abord, son besoin d’avoir un port d’attache, où construire sur le long terme. Ensuite, son extraordinaire résistance à la fatigue (du moins, jusqu’à ses premiers gros ennuis de santé), à New York, où il lui arrivait de travailler sur quatre ou cinq opéras à la fois, comme, l’été, à Bayreuth et Salzbourg, entre lesquels il faisait des allers-retours dans les années 1980. Enfin, son insatiable curiosité musicale, s’exerçant sur plus de deux siècles de l’histoire de l’art lyrique. Italien, français, allemand, russe, tchèque, américain, classique, romantique, contemporain, tonal, sériel… le chef a abordé tous les répertoires et tous les styles, à une exception près : le baroque. Sauf erreur, James Levine n’a jamais dirigé d’opéra antérieur à 1762 (Orfeo ed Euridice de Gluck).

Pour autant, ces chiffres ne disent pas tout. On n’oubliera pas la considérable carrière du chef symphonique et les dons du pianiste, son engagement en faveur des jeunes chanteurs (il fonde, en 1980, le « Lindemann Young Artist Development Program » du Met, devenu l’un des meilleurs centres de perfectionnement au monde), son talent de « bâtisseur d’orchestre » (sans lui, la phalange du Met, ordinaire, voire médiocre, à son arrivée, ne serait pas devenue la Rolls qu’elle est aujourd’hui !), ni, évidemment, son immense stature d’interprète.

Pour qui n’a jamais entendu James Levine, la monumentale discographie publiée dans ce dossier a de quoi faire peur (et encore, n’y figurent que les opéras !). Que faut-il écouter pour comprendre l’empreinte indélébile laissée par le maestro américain dans la mémoire d’innombrables artistes et mélomanes, par-delà sa triste fin de carrière ? Je serais tenté de commencer par sa toute première intégrale de studio. En 1972, alors que Philips a déjà entamé sa célèbre série des opéras de jeunesse de Verdi (quasiment inconnus à l’époque !), EMI s’aventure à son tour sur ce terrain et confie Giovanna d’Arco, le septième opus lyrique du compositeur, à un chef de 29 ans, dont personne, ou presque, n’a entendu parler, surtout en Europe. L’enregistrement se déroule à Londres, avec un trio à son zénith vocal : Montserrat Caballé, Placido Domingo, Sherrill Milnes. Et le résultat tient du miracle.

Dès les premières notes, la phénoménale énergie de la direction empoigne l’auditeur, pour le tenir en haleine jusqu’aux dernières mesures d’une partition pourtant inégale. Arrachant Montserrat Caballé à la placidité dans laquelle elle a volontiers tendance à s’installer, James Levine la transforme en guerrière, tout en lui laissant le temps de s’alanguir et de distiller ses divins pianissimi quand c’est utile. Cette capacité à extraire les chanteurs de leur zone de confort restera, pendant quarante ans, l’une des marques de fabrique du chef. Indissociable, d’ailleurs, de son exceptionnel sens du théâtre qui, à la scène comme en studio, le conduira à privilégier, chez ses interprètes, une expression vocale orientée vers la crédibilité dramatique et émotionnelle des personnages.

Un an plus tard, c’est au tour de RCA de réunir le quatuor Caballé/Domingo/Milnes/Levine pour la première intégrale en studio d’I vespri siciliani. Un événement forcément très attendu, qui souffre malheureusement du forfait de la diva espagnole, remplacée au dernier moment par l’impavide Martina Arroyo. Celle-ci chante très bien, avec même un soupçon de flamme que Riccardo Muti ne réussira pas à obtenir dans Un ballo in maschera, en 1975 (EMI/Warner Classics), mais le résultat n’est pas aussi électrisant que dans Giovanna d’Arco. Il faut pourtant écouter ce disque extrêmement excitant, ne serait-ce que pour le sens de la fresque qu’il révèle. Même sans l’image, on « voit » la Sicile du XIIIe siècle, dans tous ses coloris et changements de lieux : la grande place de Palerme au I, le « riant vallon » du début du II, les « riches jardins du palais du gouverneur » au V, la foule en liesse ou en colère, le cortège nuptial…

Lire la suite dans Opéra Magazine numéro 172