Entretien

Sondra Radvanovsky

Norma au Metropolitan Opera de New York. © METROPOLITAN OPERA/KEN HOWARD

Lors de son passage en France pour ses débuts dans Il pirata, au Palais Garnier, finalement annulés en raison de la grève des personnels de l’Opéra National de Paris, la soprano américano-canadienne avait accepté de répondre à nos questions, en tête à tête, le 18 décembre 2019. L’entretien devait être publié dans Opéra Magazine, en juillet-août 2020, pour annoncer l’Aida du Festival « Castell de Peralada », à son tour supprimée, cette fois pour cause de Covid-19. Après un premier confinement passé dans sa demeure au Canada, en pleine nature, longue période de doute et d’espoir pendant laquelle Sondra Radvanovsky a été très présente sur Instagram, le retour sur scène a eu lieu en Europe, en septembre dernier, à Barcelone et La Corogne. Avant un automne et un début d’hiver chaotiques, marqués par d’autres annulations… L’Opéra National de Paris maintenant, jusqu’à nouvel ordre, sa nouvelle production d’Aida, à partir du 12 février, avec sa somptueuse distribution – Sondra Radvanovsky sera entourée par Elina Garanca, Jonas Kaufmann et Ludovic Tézier ! –, nous avons repris contact avec l’artiste, cette fois par courrier électronique, à la fin du mois de décembre 2020, pour compléter ses propos de l’année précédente et parler de la manière dont elle se prépare à un spectacle qui, s’il se joue, devrait faire figure d’événement planétaire.

Je n’avais pas prévu de vous poser cette question, mais face à l’annulation de la première des deux représentations concertantes d’Il pirata, au Palais Garnier, le 16 décembre, quel est votre état d’esprit par rapport à la grève des personnels de l’Opéra National de Paris ?

C’est la huitième fois que je viens à Paris pour travailler, et je suis toujours pleine de joie et d’enthousiasme. J’étais au courant des conflits sociaux, mais je ne pensais pas que cette grève allait être aussi suivie. À l’heure où je vous parle, je ne sais même pas si la seconde représentation, prévue le 19 décembre, aura lieu… C’est dommage, car toutes les places ont été vendues et je me suis préparée comme une athlète, pour que cette prise de rôle soit réussie. Quel est mon état d’esprit ? Je comprends les revendications liées à la recherche d’égalité, mais je regrette que le public ne puisse entendre ce merveilleux opéra. Il pirata m’a demandé beaucoup d’efforts, parce qu’il est écrit dans un style bien différent de celui de Norma. En tout cas, je suis prête à le chanter demain, ou plus tard, car j’ai bien l’intention de ne pas en rester là !

Vous venez d’interpréter, à Chicago, The Three Queens, un spectacle composé des scènes finales de la « trilogie Tudor » de Donizetti (1), après avoir chanté intégralement, à New York, les trois opéras (Anna Bolena, Maria Stuarda, Roberto Devereux) au cours d’une même saison – un défi que vous aviez baptisé votre « Everest vocal ». Allez-vous reprendre ce programme hors des États-Unis ?

Oui, il sera donné dans plusieurs villes européennes ; je pense même qu’il y en aura de plus en plus, mais je ne peux pas vous révéler lesquelles pour le moment. Pour tout vous dire, je n’ai pas eu beaucoup de temps pour faire le point après Chicago, car j’ai immédiatement pris l’avion pour Paris ; ce n’est qu’une fois rentrée chez moi que je pourrai digérer cette expérience ! Ce que je sais, c’est que ce projet, initié par le chef Riccardo Frizza, a été incroyable. Quand il me l’a présenté, j’ai accepté l’idée, tout en souhaitant un cadre scénique, car il faut jouer de tels personnages et ne pas se contenter de les chanter ; en une semaine, Matthew Ozawa avait réalisé cet écrin. Avant de chanter, j’étais pétrifiée, mais ce sentiment s’est très vite envolé, car le public a répondu avec ferveur et m’a portée.

Bien que réputé, Il pirata a longtemps été donné avec parcimonie, comme si l’ombre écrasante de Maria Callas l’empêchait d’exister. Pourtant, après Montserrat Caballé, Renée Fleming et quelques autres, voilà que ce titre est à l’affiche un peu partout : Bordeaux, Milan, Madrid et, bientôt, Monte-Carlo. Qu’est-ce qu’Imogene va vous permettre d’explorer et de montrer à votre public, après Norma, abordée en 2011 ?

La musique d’Il pirata est glorieuse, et le personnage d’Imogene particulièrement intéressant ; il faut le chanter avec amour, comme Aida, que j’affectionne, car ce que vivent ces héroïnes est, finalement, assez proche de nous. Imogene a aimé un homme, mais la vie a fait qu’elle a dû se lier à un autre pour des raisons politiques et avoir un enfant de lui, alors qu’elle le méprise ; sa situation est terrible, mais passionnante à jouer, d’autant qu’elle sombre dans la folie et qu’il faut traduire ce délabrement mental. Comme Norma, Imogene doit cacher ce qu’elle est et ce qu’elle traverse aux autres, ce qui la rend forte et vulnérable à la fois. En étudiant le rôle, j’ai évidemment beaucoup pensé à Maria Callas, qui a su trouver la juste déclamation, la noblesse du phrasé et les couleurs qui caractérisent son état psychologique. Imogene n’hésite pas à révéler la réalité à son mari et c’est en cela qu’elle est moderne.

Lire la suite dans Opéra Magazine numéro 169