Entretien

Lawrence Brownlee

Ernesto dans Don Pasquale, à San Francisco (2016). © CORY WEAVER/SAN FRANCISCO OPERA

Sorti le 13 novembre, chez Erato, l’album Amici e Rivali constitue l’un des événements discographiques de cette fin d’année 2020. Lawrence Brownlee et Michael Spyres, tous deux ténors et américains, y disputent un match amical autour de la musique de Rossini, à grand renfort de roulades spectaculaires, descentes vertigineuses dans le grave et suraigus décoiffants. Son camarade ayant déjà fait la couverture d’Opéra Magazine, il y a un an, il était logique que Lawrence Brownlee, à la voix plus aiguë mais pas moins électrisante, se voit offrir aujourd’hui la même opportunité. Si la situation sanitaire le permet, le public parisien pourra applaudir les deux compères, dans un programme recoupant en partie celui du CD, au Théâtre des Champs-Élysées, le 21 janvier prochain.

Depuis combien de temps ne vous êtes-vous pas produit face à un vrai public, et comment le vivez-vous ?

Mon dernier concert devant un auditoire remonte au 7 mars… Pour quelqu’un qui, comme moi, ne s’arrête presque jamais, une telle interruption est très longue !

Comment faites-vous pour rester en forme, vocalement et physiquement, et être capable de remonter sur scène à n’importe quel moment ?

Même si je n’ai pas chanté en public, j’ai fait des concerts virtuels, tout en me consacrant à d’autres projets. Mais je ne suis pas remonté sur une scène d’opéra depuis février. Quand l’occasion se présentera à nouveau, ce sera très différent. Je vais devoir réapprendre toutes ces choses que nous sommes censés faire dans ce métier, comme incarner un rôle. On dit que c’est comme la bicyclette, que cela ne s’oublie pas. Mais le week-end dernier (1), en chantant devant quelques personnes, j’ai éprouvé une tout autre sensation qu’en travaillant ma voix seul chez moi. Alors, comment faut-il s’y prendre ? En étant intelligent, et en s’économisant, pour ne pas forcer. Je ne m’y suis évidemment pas remis la veille. Mais dès que l’on s’éloigne un peu de cette discipline qui, quand elle est quotidienne, paraît normale, il est indispensable de se retrouver.

Qu’avez-vous fait pendant cette période de repos forcé ?

J’ai animé mon émission sur Facebook, The Sitdown with LB, où j’interviewe des chanteurs d’opéra à propos de leur vie et de leur carrière, en mettant l’accent sur les questions de diversité et d’appartenance ethnique. J’ai modéré un club de lecture à propos du racisme. J’ai aussi donné quelques –master classes dans différentes universités et institutions. Enfin, j’ai travaillé avec plusieurs maisons, comme l’Opera Philadelphia, dont je suis le conseiller artistique, le Lyric Opera de Chicago, en tant qu’ambassadeur, ou encore le Houston Grand Opera. Je suis donc resté occupé, même sans passer mon temps à faire et défaire mes valises, à la grande joie de ma famille ! Ce sont des activités que j’essaie de développer, au cas où je voudrais arrêter de chanter pour explorer d’autres voies dans ce milieu.

Tous vos engagements ont-ils été annulés en même temps, ou les uns après les autres ?

Quand la crise sanitaire a débuté, personne ne savait où nous allions. Les productions qui devaient avoir lieu en avril et en mai ont été annulées tout de suite, puis celles de juin et juillet, et enfin celles de la rentrée. J’espère encore que mes projets prévus après le Nouvel An pourront avoir lieu… Nous devons voir comment la situation évolue, et essayer d’être souples pour nous adapter à ce qu’il se passe dans le monde.

Vous êtes actuellement en Europe. Par quel miracle avez-vous réussi à traverser l’Atlantique depuis les États-Unis ?

J’avais plusieurs concerts prévus – à Moscou, Palerme, Bratislava –, dont certains ont été annulés à la dernière minute. Le 13 novembre sort l’album Amici e Rivali, dont je partage l’affiche avec Michael Spyres. Comme il est, lui aussi, en Europe, nous avons essayé de mettre à profit cette période, où je me suis retrouvé libre. C’est ainsi que nous avons donné un récital à Florence. Grâce à des documents fournis par le service juridique de Warner Classics & Erato, j’ai pu justifier de la nécessité de mon voyage en Europe pour assurer la promotion de notre enregistrement.

Avec Michael Spyres, vous vous connaissiez depuis longtemps, mais n’aviez jamais chanté ensemble. Comment l’idée de joindre vos forces est-elle née ?

Tout a commencé lorsque deux mécènes, qui apprécient beaucoup ma façon de chanter, ont suggéré aux membres directeurs du Concertgebouw d’Amsterdam de m’inviter pour un concert avec orchestre. L’idée leur a plu, et ils ont proposé de m’associer à un collègue – pourquoi pas Michael Spyres ? Il se trouve que nous sommes amis, et avons beaucoup de respect l’un pour l’autre. Mais nous n’avions, en effet, jamais travaillé ensemble. Même si nous avons quelques rôles en commun, nos voix sont très différentes. Quand nous avons commencé à réfléchir au programme, nous avons parlé du répertoire, et je savais que la tessiture de Michael correspondait idéalement à celle d’un baryténor, ou ténor grave. Rossini a écrit tant de duos pour baryténor et ténor aigu que nous avons décidé d’en interpréter certains à cette occasion. L’accueil du public a été si enthousiaste qu’à la fin du concert, le 31 octobre 2018, j’ai dit à Michael que nous devrions refaire le duo d’Otello, « Ah ! vieni, nel tuo sangue », en tenant les aigus plus longtemps. Un spectateur nous a filmés avec son téléphone portable, a posté la vidéo sur YouTube, et elle est devenue virale ! Après avoir effectué quelques recherches, je me suis rendu compte qu’il n’existait aucun enregistrement comprenant la totalité des duos et trios composés pour ténors par Rossini. J’ai appelé Michael pour lui faire part de mon idée, et il l’a adorée. Puis, j’ai profité d’être à Paris pour entrer en contact avec Alain Lanceron, le président de Warner Classics & Erato, qui a immédiatement adhéré au projet. Et puisqu’il est question, dans toutes ces pages, soit d’amitié, soit de rivalité, le titre Amici e Rivali n’a pas tardé à s’imposer !

Lire la suite dans Opéra Magazine numéro 167