Rencontres

Bertrand Rossi

© DOMINIQUE JAUSSEIN

Entré en fonctions il y a onze mois, le nouveau directeur général de l’Opéra n’a pas eu la tâche facile pour bâtir sa saison 2020-2021, entre manque de temps et coronavirus. Premier opéra d’envergure à l’affiche : Akhnaten de Glass, le 1er novembre, mis en scène par Lucinda Childs.

Vous avez dû faire face, trois mois à peine après votre arrivée, à la crise sanitaire, dont la menace pèse, chaque jour davantage, sur le début de votre première saison. Comment parvenez-vous à tenir la barre dans un contexte aussi incertain ?

Je suis, en effet, arrivé à Nice le 2 décembre, soit trois mois avant la fermeture des théâtres. Pendant le confinement, nous nous sommes tous demandé comment nous allions préparer la saison 2020-2021. J’ai imaginé plusieurs versions, jusqu’à cinq ou six à la fois, que j’ai éliminées au fur et à mesure. Au moment du déconfinement, l’Opéra Nice Côte d’Azur a été très actif, notamment dans le cadre de « Mon été à Nice », initié par le maire Christian Estrosi, qui nous a demandé d’organiser des événements impensables en temps normal – une aubaine pour moi, puisque mon intention, pour les années à venir, était de faire sortir les artistes des murs de l’Opéra. Ce regain d’optimisme nous a conduits à présenter, en juin, la saison quasiment telle que prévue à l’origine, tout en suivant la prudence de certains confrères, pour la période allant de septembre à décembre. Mais aujourd’hui, patatras ! Nous sommes à nouveau dans une situation extrêmement délicate, avec la plupart des territoires en zone rouge (1). La ministre de la Culture n’en a pas moins obtenu un assouplissement facilitant le travail des artistes, puisque l’article 45 du décret prescrivant les mesures face à l’épidémie leur permet de chanter sans masque. C’est une bonne nouvelle, dans la mesure où nous avons la possibilité de monter des opéras, bien que les conditions ne soient pas optimales. La distanciation du public pousse cependant à s’interroger sur le modèle économique : faut-il jouer, et donc construire des décors et engager des dépenses, pour une salle à moitié vide ? Je suis parti du principe, comme la plupart d’entre nous, qu’il valait mieux reprendre notre activité malgré tout. Mais j’ai aussi revu à la baisse certaines dépenses, pour équilibrer les pertes de recettes. J’ai, par ailleurs, pris une autre décision, assurément inédite dans l’histoire de la maison. Accueillir Lucinda Childs, avec qui j’ai collaboré, à plusieurs reprises, à l’Opéra National du Rhin, était pour moi une grande fierté. J’ai donc tout fait, pendant quatre mois, pour obtenir un laissez-passer qui l’autorise à traverser l’Atlantique. Et j’ai finalement réussi, grâce à l’appui du maire et du préfet. Suite à l’aggravation de la situation sanitaire, et parce qu’elle est une personne à risque, du fait de son âge, j’ai toutefois préféré lui proposer de rester à New York, et de réaliser sa mise en scène à distance, en se servant des nouvelles technologies, comme l’avait fait Kirill Serebrennikov, assigné à résidence à Moscou, via son avocat. Nous serons donc, du matin au soir, et malgré le décalage horaire, en visioconférence avec Lucinda Childs, qui a accepté ce défi. Tout le monde, dans la maison, m’a d’abord pris pour un fou, mais je suis persuadé que des conditions aussi particulières vont créer une dynamique supplémentaire, et fédérer les équipes.

Lire la suite dans Opéra Magazine numéro 166