Entretien

Anja Silja

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Enfant prodige, puis rayonnante égérie du Bayreuth de Wieland Wagner, la légendaire soprano allemande, qui a soufflé ses 80 bougies, le 17 avril dernier, a marqué d’une empreinte indélébile une impressionnante quantité de rôles, dans les tessitures et les répertoires les plus différents, tout en imposant un charisme sans beaucoup d’équivalents dans l’histoire de l’opéra au XXe siècle. Après soixante-dix années de carrière, dont soixante-quatre en scène, elle vient de participer à une production de Pierrot lunaire, au Staatsoper de Hambourg, dont la première a eu lieu le 11 octobre.

Vous avez fêté vos 80 ans, le 17 avril dernier, et vous remontez sur scène, le 11 octobre (1), au Staatsoper de Hambourg, dans Pierrot lunaire de Schoenberg…

Cette invitation a été une surprise extraordinaire ! Je ne m’y attendais pas, d’autant que, depuis deux ans, des problèmes de santé m’avaient poussée à abandonner la scène. Heureusement, tout va bien de nouveau.

Avez-vous déjà une idée du spectacle ?

Pas vraiment. Je sais que ce sera une « production Covid-19 » : on se partagera les trois cycles de sept lieder entre Marie-Dominique Ryckmanns, Nicole Chevalier et moi, Kerstin Avemo interprétant ensuite La Voix humaine de Poulenc. Nous serons toutes trois assises sur scène, à cinq mètres de distance, avec des écrans entre nous, et des projections vidéo au-dessus, l’orchestre et Kent Nagano restant dans la fosse. Je suis ravie de le faire, je veux le faire, car je peux encore chanter Pierrot lunaire. Plus question, en revanche, de revenir à l’opéra !

Vous ne comptez donc pas imiter Martha Mödl, qui a fait ses adieux, à 87 ans, en Comtesse dans La Dame de pique ?

Non, il y déjà longtemps que j’ai fait la Comtesse, cela a été le dernier rôle d’opéra que j’ai abordé. Mais, en fait, j’ai chanté plus longtemps que Martha, parce que j’ai débuté bien plus jeune qu’elle : premier concert à 10 ans, débuts scéniques à 16 ans, cela me fait soixante-dix années de carrière, dont soixante-quatre sur scène !

Votre carrière est digne du Livre Guinness des records ! Quelle a été votre dernière apparition sur scène ?

C’était à Bayreuth…

Pardon ? Vous êtes donc revenue au Festspielhaus, cinquante ans après votre dernière apparition au Festival !

Non, bien sûr, pas sur la Colline verte, mais à l’Opéra des margraves (Markgräfliches Opernhaus) pour sa réouverture, en avril 2018, après six ans de travaux de restauration. Et dans Artaserse de Hasse, ouvrage qui l’avait inauguré, en 1748, et qu’on a donc repris pour l’occasion. C’était un rôle parlé, avec juste quelques notes chantées, à la fin : j’incarnais la margravine Wilhelmine, lisant un échange de lettres, très intéressant, entre elle et son frère, le roi Frédéric II de Prusse. Sinon, vous savez bien que je ne suis pas vraiment une spécialiste du répertoire baroque !

Christa Ludwig dit haut et fort combien elle est heureuse de ne plus avoir à s’occuper de sa voix. Et s’active à donner des cours, et parfois des lectures publiques. L’enseignement, le théâtre parlé vous tentent-ils ?

Enseigner, non, vraiment pas, je n’aime pas ça. Quant au théâtre, la voix doit s’y poser, s’y projeter différemment. Je ne pense pas y être à mon aise. Cela dépendrait du rôle, en fait. Alors, qui sait ? Mais je n’ai pas de projet à ce sujet. De ce qui viendra, je ne sais rien, comme j’ai l’habitude de le dire.

Votre première carrière a été celle d’une enfant prodige…

Oui, cela a duré presque dix ans, et ça m’a collé aux basques jusqu’à mes débuts à Bayreuth. Je n’avais peur de rien. Aucun trac, en tout cas, c’est venu plus tard. J’ai débuté au Corso-Theater de Berlin, ma ville natale, le 14 mai 1950, en chantant dans un ballet, et cela a vite pris un tour sérieux : au printemps 1951, je me produisais au Titania-Palast, un jour après un concert de Wilhelm Furtwängler avec le Philharmonique… Dommage, je ne l’ai pas croisé !

Votre carrière lyrique commence à Brunswick, en 1956, avec Il barbiere di Siviglia...

Cette Rosina a été suivie de Micaëla (Carmen) et Zerbinetta (Ariadne auf Naxos) ! Puis j’ai été engagée à Stuttgart, en 1958, où j’ai débuté en Leonora d’Il trovatore, en alternance avec Astrid Varnay – les soirs où c’était elle, je chantais Ines –, tout en abordant la Reine de la Nuit (Die Zauberflöte).

Un rôle qui va vous ouvrir bien des portes…

En effet, je l’ai chanté un soir au Staatsoper de Vienne pour Karl Böhm, en 1959, deux mois avant de le reprendre au Festival d’Aix-en Provence.

Vous sentiez-vous bien dans Mozart ?

Pas du tout, même si j’ai aussi chanté Fiordiligi (Cosi fan tutte) – en allemand, comme cela se faisait alors – et Konstanze (Die Entführung aus dem Serail). Mozart n’était pas pour moi !

À l’époque, vous vouliez déjà aborder Wagner…

À cause de l’influence de mon grand-père, Egon Friedrich Aders, un fervent wagnérien, qui s’est occupé de mon éducation musicale, dès mon plus jeune âge. Souvent, dans le noir, sans électricité – nous étions en 1946 –, il me jouait le Ring, et peu à peu, je m’y suis intéressée. À 10 ans, je connaissais tous les rôles par cœur, et pas seulement ceux des sopranos, mais aussi Wotan, Hagen… C’est lui, également, qui m’a orientée vers les rôles de colorature, qui correspondaient à ma voix d’alors, mais que je n’ai jamais aimés. Ce que je voulais, c’était le drame !

Qu’est-ce qui comptait pour vous dans un rôle ?

Avant tout, le contenu dramatique, et ce que je pouvais en faire. Ensuite, seulement, venait la musique, pour aller avec les mots, et le jeu. Et il en est ainsi depuis plus de soixante ans ! Les opéras enchaînant récitatifs et airs ne sont pas ma passion.

Lire la suite dans Opéra Magazine numéro 166