Entretien

Emiliano Gonzalez Toro

© MICHEL NOVAK

Le 2 octobre, Naïve publie l’intégrale de L’Orfeo de Monteverdi, dans laquelle le ténor, né en Suisse de parents chiliens, incarne le rôle-titre, tout en dirigeant son ensemble I Gemelli, expressément fondé dans la perspective de cet enregistrement. Un jalon essentiel dans la carrière d’un chanteur-acteur protéiforme, aussi époustouflant dans l’oratorio et le madrigal que dans l’opéra, et capable de couvrir un immense répertoire, de Jacopo Peri à la chanson sud-américaine. Après la sortie du disque, Emiliano Gonzalez Toro sera à l’Arsenal de Metz, le 14 octobre, puis à l’Opéra Royal de Versailles, le 9 décembre, pour présenter cette version du chef-d’œuvre montéverdien, proposée pour la première fois au public, en mai 2019, au Théâtre des Champs-Élysées.

Tous les chemins que vous avez empruntés au cours de votre carrière menaient-ils, rétrospectivement, à cet Orfeo ?

Je savais depuis longtemps que ce projet allait se réaliser à un moment ou un autre, et ce sont les circonstances de la vie qui m’ont amené à faire converger un certain nombre d’énergies et de volontés pour qu’il se concrétise. L’ensemble I Gemelli est vraiment né de l’incapacité de le monter avec d’autres chefs que, pourtant, j’aime beaucoup. Mes rencontres avec Michel Corboz, Gabriel Garrido, et tous ceux avec lesquels j’ai travaillé, jusqu’à Ottavio Dantone qui, en 2017, m’a dirigé dans L’Orfeo, à Crémone – pour moi, une espèce de pèlerinage –, m’ont finalement amené à prendre conscience que, même si j’étais très heureux d’interpréter cette musique avec d’autres, j’avais vraiment besoin de réunir les personnes de mon choix, pout jouer cet opéra de la façon dont je l’entendais dans ma tête. Et cela m’a pris de nombreuses années !

Quand avez-vous commencé à entendre L’Orfeo dans votre tête ?

Cela doit faire, plus ou moins, quatre ou cinq ans. Après une série de rendez-vous manqués, j’ai fini par me dire qu’il devait y avoir une raison à ce que je ne le fasse pas avec tel chef, ou tel ensemble. Et cette raison s’est révélée avec une certaine évidence, lorsque j’ai monté Te recuerdo, un spectacle très intimiste sur la manière que nous avons, enfants d’émigrés chiliens, d’appréhender une culture qui est un peu la nôtre, sans l’être vraiment. Le fait que nous ayons mené à bien ce projet, qui a demandé une organisation titanesque, sans trop de bobos, tant du point de vue humain que financier, m’a ouvert une porte. Peut-être pouvais-je faire d’autres choses. Cette expérience spécifique et mes envies se sont, en quelque sorte, rencontrées au bon moment !

Comment cette volonté s’est-elle concrétisée ? Et comment avez-vous monté votre ensemble I Gemelli ?

Je me souviendrai toute ma vie de la première fois où j’ai évoqué cette idée avec Mathilde Etienne, mon binôme absolu, sans qui je n’aurais pas pu faire la moitié de tout cela. Un tel projet demande tellement de travail… Et nous n’étions que deux – ce qui, durant l’épidémie de Covid-19, nous a été plutôt utile, car nous n’avons pas eu d’énormes charges à couvrir, d’où mon espoir de pas y laisser trop de plumes ! Il nous a d’abord fallu comprendre comment fonctionnait une association, puis convaincre une équipe de nous accompagner dans cette aventure, et enfin, le plus important, aller voir les musiciens que j’aimais et que j’estimais. Parmi eux figurait, au départ – bien avant qu’il n’ait l’idée de l’Ensemble Jupiter –, Thomas Dunford. Dans cette optique, il s’agissait, avant de vraiment se lancer, de sonder un peu les collègues, pour voir s’ils allaient me prendre au sérieux. Et j’ai été très surpris de voir que la majorité des chanteurs et des instrumentistes étaient tout à fait partants.

Les deux projets qui ont précédé L’Orfeo – les Vêpres de Cozzolani, puis le récital Soleil noir, consacré au ténor Francesco Rasi, dont la sortie a été reportée à cause du confinement – constituaient-ils des bancs d’essai ?

L’ensemble I Gemelli est né pour enregistrer L’Orfeo. C’était donc, paradoxalement, le premier projet. Alors que je chantais Eurimaco dans Il ritorno d’Ulisse in patria, en 2017, au Théâtre des Champs-Élysées, je suis allé voir Michel Franck, le directeur général, et ses collaborateurs, pour leur parler de mon idée, des chanteurs et des instrumentistes auxquels je pensais, sans m’attendre à ce que leur accueil soit aussi directement positif. D’autant que rien n’avait encore été mis en place ! Il a donc fallu monter tout le système. Ensuite, j’ai commencé à prendre contact avec différentes maisons de disques et, avec I Gemelli, nous avons signé un contrat d’exclusivité avec Naïve. Graver L’Orfeo est évidemment très onéreux, c’est pourquoi nous ne pouvions pas commencer avec lui. Nous nous sommes donc lancés dans les Vêpres de Cozzolani, qui nous enthousiasmaient beaucoup. C’était aussi une occasion de voir si la mayonnaise pouvait prendre, si les personnes que nous avions réunies s’entendaient bien, et comprenaient notre façon de travailler. Par la force des choses, L’Orfeo est devenu le troisième projet. Parce que nous avons eu besoin de temps pour calculer les budgets, chercher les mécènes, demander des subventions, et tout organiser.

Qu’est-ce qui vous a fasciné chez Francesco Rasi (1574-1621), créateur d’Orfeo, en 1607, et premier chanteur star de l’histoire de l’opéra ?

Plus que par le personnage, qui est fabuleux – Mathilde Etienne écrit justement un livre à son sujet –, je suis passionné par trois aspects : Monteverdi, la période, et cette vocalité spécifique de « baryténor », que l’on retrouve chez nombre de compositeurs, qui chantaient eux-mêmes dans cette tessiture. C’est pourquoi il était important pour moi de ne pas aller rencontrer Rasi seulement à travers ce qu’il a pu faire avec Monteverdi. Un jour que nous répétions pour un concert dans le Valais, nous nous sommes mis à travailler sur la partition de L’Orfeo, Mathilde avec le texte, Thomas Dunford au luth, et moi à la voix, et nous avons eu le plaisir d’imaginer, sans doute très immodestement, que nous avions peut-être effleuré, l’espace d’un instant, l’énergie qui passait entre Striggio, Monteverdi et Rasi. La virtuosité, à l’époque, était probablement hallucinante, et il n’était pas forcément nécessaire que quelqu’un se plante devant les chanteurs et les instrumentistes, et les dirige, pour qu’ils jouent ensemble. L’un faisait un geste pour une entrée, l’autre donnait une respiration, et peut-être le compositeur indiquait-il, de la viole, le tempo qu’il souhaitait. Quant à Rasi, j’ai eu envie d’explorer son univers, ses rapports avec le canto fiorito, et de m’en nourrir pour L’Orfeo.

Lire la suite dans Opéra Magazine numéro 165