In Memoriam

Nicolas Joel 1953-2020

Répétant Montségur à Toulouse, avec Gino Quilico. © DR

Disparu le 18 juin dernier, le metteur en scène français, présent sur les plus grandes scènes mondiales pendant quatre décennies, fut également directeur du Théâtre du Capitole de Toulouse, entre 1990 et 2009, puis de l’Opéra National de Paris, de 2009 à 2014. Qui d’autre que Christophe Ghristi, son indispensable bras droit pendant dix-neuf ans, et actuel directeur artistique du Capitole, pouvait le mieux lui rendre hommage ?

Nicolas Joel était un monde en soi. Il incarnait à coup sûr une histoire de l’opéra, flamboyante, prestigieuse. Il revendiquait être le fruit de tout un passé, d’une lignée, ne reniant pas la « Belle Époque » et le début du XXe siècle jusqu’à Rudolf Bing, le légendaire boss du Metropolitan Opera de New York, ou Rolf Liebermann. Parfois, vous auriez juré qu’il avait été à l’inauguration du Palais Garnier en 1875 ou qu’il avait assisté au premier Ring à Bayreuth, l’année suivante… J’exagère évidemment… En tout cas, c’est sûr, il était allé à la chasse aux canards avec Puccini et avait fait quelques parties de cartes avec Richard Strauss.

Oui, cette grande histoire, qui est l’histoire même de l’Europe, s’incarnait intimement en lui. Il était -européen comme l’avaient été avant lui les écrivains qu’il admirait, Stefan Zweig ou Thomas Mann. Et justement en lui, par le sang comme par la culture, s’incarnait et bouillonnait toute cette Europe de la littérature, de la musique, des Beaux-Arts : la France qui l’avait vu naître mais tout autant l’Italie de sa famille, l’Allemagne, l’Autriche… Cette Europe centrale qui était le centre de ses rêves.

Avec Nicolas Joel, nous avons le modèle d’une vocation totale. Adolescent, à Salzbourg (Autriche, Europe centrale toujours), il voit un spectacle de Jean-Pierre Ponnelle, Il barbiere di Siviglia. Et la voie est tracée. C’est Ponnelle qui guida ses premiers pas à l’Opéra du Rhin, son premier poste. Là, tout jeune homme, Joel apprit tout de son métier, tout du plateau, du fonctionnement et de l’importance de ces lanternes magiques que sont les théâtres. Il était doué et fut bientôt repéré par Patrice Chéreau, qui l’embarqua dans l’aventure fabuleuse du « Ring du centenaire » à Bayreuth. Pendant plusieurs années, il remonta ce monument de la mise en scène du XXe siècle. Pierre Boulez dirigeait. Ainsi naissent les familles. Plus tard, Nicolas Joel travailla à son tour avec le décorateur de Ponnelle, Pet Halmen, que Toulouse a souvent accueilli. Et quand il a cherché un architecte pour rendre son lustre au Théâtre du Capitole, c’est vers Richard Peduzzi, le décorateur de Chéreau, qu’il se tourna.

La carrière fut fulgurante. Sa première production ? Rien de moins que la Tétralogie à Lyon. Puis il y eut de petites maisons en Europe, des moyennes, et très vite les plus grandes : San Francisco, Vienne, Milan, New York, Londres… Il y eut les rencontres : Magda Olivero, la grande interprète du vérisme italien qui lui ouvrit les portes de cet univers, Daniel Barenboim avec qui il partagea les opéras de Mozart. Il y eut les plus grands chanteurs de l’époque : Placido Domingo, Shirley Verrett, Waltraud Meier… Il y eut surtout, peut-être, Luciano Pavarotti. Joel disait que c’était le chanteur qui l’avait le plus impressionné par sa dimension orphique. Tout le théâtre de Pavarotti passait par son chant et dans son chant. La plupart des metteurs en scène étaient désespérés qu’il ne fût pas en même temps Laurence Olivier, et ne sache pas faire la roue. Nicolas Joel, lui, comprenait la nature du miracle et, au lieu de le combattre, mettait l’artiste le plus en valeur possible. Il plaçait Pavarotti immobile au milieu de la scène et le laissait accomplir son rituel magique. Et le public y assistait en larmes avec lui. On le lui a reproché. Quelle misère…

Lire la suite dans Opéra Magazine numéro 164