Patrimoine

La troupe de l’Opéra entre 1945 et 1972

Suzanne Sarroca et Rita Gorr dans Don Carlo (1964). © PHOTO PIC

Alors que la crise sanitaire frappe de plein fouet l’Opéra National de Paris, au point de retarder sa réouverture jusqu’à la fin du mois de novembre, il est intéressant de se pencher sur l’une des périodes les plus décriées de l’histoire de l’institution, à savoir les décennies séparant ses deux « âges d’or » : l’entre-deux-guerres, sous la direction de Jacques Rouché, et le mythique mandat de Rolf Liebermann (1973-1980). De 1945 à 1972, l’Opéra, uni à l’Opéra-Comique au sein de la Réunion des Théâtres Lyriques Nationaux (RTLN), continua à fonctionner sur le système de la troupe, en place depuis plusieurs siècles. Sauf que ce mode de programmation, après avoir assuré pendant des décennies la renommée de la maison, s’est mis à révéler ses limites, suscitant des jugements négatifs de la part du public et des commentateurs. Souvent justifiées, ces critiques ne doivent pas, pour autant, occulter les réussites artistiques de la période, ni la formidable pépinière de chanteurs incarnée par cette fameuse troupe.

« Comment cela s’appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd’hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l’air pourtant se respire, et qu’on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s’entre-tuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève ? – Cela a un très beau nom, femme Narsès. Cela s’appelle l’aurore » (Jean Giraudoux, Électre, scène finale).

La sentence du Mendiant donne à penser ce qui reste devant l’évidence du désastre. L’événement révèle la crise structurelle qu’on feignait d’ignorer. Un regard sur le passé, parfois calomnié, ignoré le plus souvent, permettra peut-être réflexions et perspectives.

L’Opéra de Paris traverse une des plus graves crises de son histoire : après la grève des personnels (83 représentations annulées), sont venus l’arrêt brutal pour cause de confinement, l’interruption, en pleine répétition, de spectacles imminents (73 représentations supprimées), la fermeture annoncée (pour travaux ?) à l’automne, une dette de plus de 40 millions d’euros. Le directeur anticipe son départ et s’envole vers ses fonctions napolitaines ; son successeur, directeur général de la Canadian Opera Company, basée à Toronto, entend assumer son mandat jusqu’au terme et estime « difficilement envisageable » une prise de fonction anticipée. « À genoux », selon l’expression du capitaine qui le quitte, l’Opéra de Paris survivra-t-il ?

La langue grecque nous instruit. La crise, dans le cours des maladies, c’est le moment qui révèle, moment décisif, mais aussi dans une pièce de théâtre, l’annonce du dénouement : krinein (trier, juger), d’où dérive krisis (jugement, action de discerner). Quant au kritikos, il est censé exercer la fonction du discernement. Saute aux yeux l’extrême précarité des chanteurs, et, par-delà, celle de l’art lyrique et des maisons d’opéra.

Certains établissements payent intégralement les artistes pour un spectacle dont les répétitions avaient commencé. Ils reprogramment les productions. La difficulté consiste ici à trouver les dates où chacun sera disponible. La diversité de statut impose ses contraintes. Tel Opéra National, soutenu par la Ville et la Région, ne peut user de la mise au chômage partiel et se voit opposer la mauvaise volonté ou la tardivité de Bercy.

Cela révèle la jungle préexistante : pas de convention collective pour régir les cachets des solistes, dès lors qu’ils sont invités. Des contrats léonins : le chanteur s’engage à savoir tout son rôle à la première répétition, ce qui suppose un travail antérieur avec un pianiste-chef de chant à ses frais. Il s’engage à respecter la volonté du chef d’orchestre (ce qui est normal) et du metteur en scène (ce qui est extravagant, si le chanteur n’a pas eu connaissance des options de ce dernier, au moment de la signature du contrat). Il doit acquitter ses frais d’hébergement.

Comme l’indique Loïc Lachenal, président du syndicat professionnel Les Forces Musicales et directeur général de l’Opéra de Rouen Normandie, les maisons françaises ont été les premières à s’engager à indemniser les artistes : « Tous ceux qui devaient travailler dans nos maisons seront indemnisés. » Or, c’est la part de subvention publique qui détermine les conditions. L’Opéra de Saint-Étienne ne bénéficiant pas du chômage partiel, la décision de la municipalité a permis d’acquitter l’ensemble des cachets sur le budget global de la Ville.

Lire la suite dans Opéra Magazine numéro 164