Rencontres

Abderrahmane Sissako

© THÉÂTRE DU CHÂTELET/THOMAS AMOUROUX

Le cinéaste et producteur mauritanien, César du meilleur film, du meilleur réalisateur et du meilleur scénario original pour Timbuktu, en 2015, a accepté d’écrire le livret et de mettre en scène Le Vol du Boli, musique de Damon Albarn, en création mondiale, du 2 au 18 octobre.

Êtes-vous à l’origine de ce projet ?

Non, pas du tout. C’est à Damon Albarn que le Théâtre du Châtelet a commandé un nouvel opéra, et c’est lui qui m’a demandé de participer au projet. Avec Damon, nous ne nous connaissions pas, mais nous avions de nombreux amis communs, en particulier au Mali, où il séjourne régulièrement, et il cherchait quelqu’un qui puisse être légitime pour parler de l’Afrique.

Vous êtes cinéaste, mais aviez-vous déjà une expérience de la scène ?

Non, et c’est d’ailleurs ce que j’ai dit tout de suite à Ruth Mackenzie, codirectrice du Châtelet, lorsque nous nous sommes rencontrés. Je lui ai expliqué que je n’avais jamais fait cela et qu’en plus, je ne fréquentais pas les salles d’opéra. Mais elle m’a rétorqué qu’il s’agissait d’un travail collectif, dans lequel allaient intervenir des personnes qui connaissaient bien, elles, les problèmes liés à la scène. Et le cinéma est aussi un travail collectif, qui se fait avec des gens qui ont des spécificités différentes. Donc, j’ai accepté.

Non content de faire la mise en scène, vous êtes aussi l’auteur du livret, avec Charles Castella…

Oui, c’est aussi parce que je pouvais amener une idée originale que j’ai accepté. En fait, j’ai d’abord vu la possibilité de faire venir l’Afrique sur la scène du Châtelet, qui est une grande scène, dans une grande capitale. Il y avait là une opportunité d’ordre politique et je ne pouvais pas me défiler. J’ai alors pensé à cette histoire de « vol du boli », dont parle Michel Leiris dans son journal, L’Afrique fantôme. Il y confie sa honte d’avoir volé, en 1931, ce fétiche pour enrichir les collections du musée d’ethnographie du Trocadéro (futur musée de l’Homme). En fait, ce n’est pas la question du vol qui m’intéresse, celui-ci n’est qu’un prétexte. Ce qui m’intéresse, c’est de ne pas cantonner l’homme à son histoire. Or, l’histoire de Leiris, à son époque, en tant qu’ethnographe, est de participer à ces missions dont il n’est d’ailleurs pas à l’origine, et de prendre part à ces collectes d’objets d’art. Mais beaucoup plus importantes et émouvantes que le vol lui-même, sont ces pages qu’il y consacre, à la fin de sa vie, et dans lesquelles il prend pleinement conscience de ce qu’il a fait. Or, ce boli est aujourd’hui exposé dans une vitrine du musée du Quai Branly, sans aucune allusion aux remords de Leiris.

Lire la suite dans Opéra Magazine numéro 164