Patrimoine

Samson et Dalila dans les arts

Elina Garanca et Roberto Alagna dans Samson et Dalila au Metropolitan Opera de New York, mise en scène de Darko Tresnjak (2018). © METROPOLITAN OPERA/KEN HOWARD

Le 10 juillet, le chef-d’œuvre de Camille Saint-Saëns aurait dû constituer l’apothéose de l’édition 2020 des Chorégies d’Orange, dans une mise en scène de Jean-Louis Grinda, avec une somptueuse distribution emmenée par Roberto Alagna, Marie-Nicole Lemieux et Ludovic Tézier. La crise sanitaire liée au Covid-19 a contraint la manifestation à repousser l’événement au 10 juillet 2021, mais Opéra Magazine a quand même choisi de maintenir la publication de l’article commandé pour l’occasion. On y parle évidemment d’opéra, mais aussi de peinture, de sculpture, de cinéma… et même d’opérette !

Dagon et Jéhovah, Philistins et Hébreux, oppression et révolte, féminité et virilité : Samson et Dalila ne se nourrit que de conflits. La force et la ruse en fournissent les armes. Le chef-d’œuvre de Camille Saint-Saëns (1835-1921) est-il un oratorio, un drame musical ou, tout simplement, un opéra français témoin des goûts de son époque ? Doit-on à son propos, comme on l’a fait à sa création, évoquer Gluck, Rossini, Berlioz, Wagner, voire Meyerbeer ? Ici comme là, aucun choix ne s’impose sans partage. D’un acte à l’autre, les éclairages se modifient. Un éminent poète et critique italien, Giorgio Vigolo, a trouvé cette belle image qui, mieux que de longs discours, caractérise un ouvrage lyrique décidément inclassable : « Le papier à musique dont se servait Saint-Saëns devait avoir en filigrane un orgue aux grands tuyaux, avec tout autour de sinueux sarments de roses grimpantes et de liserons. »

Faut-il voir, dans ce contraste, l’effet d’une trop lente maturation ou la marque d’un compositeur auquel on ne saurait prêter qu’un seul visage ? Dans un article publié dans Le Temps, le 10 septembre 1941, recueilli ensuite dans le livre De Rameau à Ravel : Portraits et souvenirs (Albin Michel, 1947), Pierre Lalo se rappelle cette « scène étrange » survenue à Paris, un soir où l’on faisait de la musique de chambre chez son père : « L’andante d’un quatuor à cordes venait de finir. La porte du salon s’ouvre à deux battants. On voit apparaître, suivi d’un pianiste renommé, un extraordinaire personnage qui porte le costume et le bonnet blanc et bleu de Mme Carvalho dans la Marguerite de Faust. Mais cette Marguerite a de la barbe, un nez en bec de corbin, et on reconnaît en elle Saint-Saëns lui-même. Il va droit au piano, devant lequel s’assied le pianiste Diémer, et commence de chanter l’air “des bijoux”. Saint-Saëns a le don extraordinaire de chanter et de vocaliser, en voix de fausset, avec l’agilité de la plus habile cantatrice. Son imitation de Mme Carvalho est parfaite, d’autant plus parfaite qu’il reproduit jusqu’aux légers défauts du modèle. »

Ce farceur qui se déguise en cantatrice n’en est pas moins le compositeur français le plus célèbre de son temps, l’un des plus doués aussi certainement. L’étendue de ses talents artistiques se manifeste dès son plus jeune âge, ce qui lui vaut très tôt la considération de Liszt, ainsi que de Wagner. On le retrouve plus tard sur tous les fronts de l’art, où il combat avec ténacité, à contre-courant parfois, surtout sur ses vieux jours. Ses nombreux écrits, autant que ses avancées musicales dans les domaines les plus variés – du Carnaval des animaux à l’Oratorio de Noël –, témoignent d’une curiosité sans cesse en éveil. Avec, quand il le faut, des coups de tête et des coups de griffe, qui lui valent de nombreux ennemis. Claude Debussy lui reproche de pratiquer l’intransigeance à rebours, avant d’ajouter que « d’autres s’en servent pour tout démolir, lui n’y voit qu’une raison de tout conserver » (Gil Blas, 19 mai 1903). Ceux qui ne partagent pas ses goûts académiques reconnaissent néanmoins son érudition, ainsi que ses exceptionnelles facilités d’écriture. Comment se fait-il alors qu’il ait fallu tant de temps pour que Samson et Dalila trouve sa forme définitive ? On peut penser que, dans cet opéra, Saint-Saëns était à la fois et Samson et Dalila, l’apôtre d’une religion musicale sévère, confronté à un autre lui-même qui ne négligeait pas les armes de la séduction.

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