Enquête

Le monde de l’opéra dans la crise

© OPÉRA NATIONAL DE PARIS/JEAN-PIERRE DELAGARDE

Du 24 avril au 7 mai, alors que les annulations de toutes les fins de saison et de presque tous les festivals se succédaient dans le monde, Opéra Magazine a enquêté sur la manière dont les acteurs de l’art lyrique vivaient cette catastrophe sans précédent : directeurs de théâtre, chanteurs, chefs d’orchestre, metteurs en scène, agents artistiques, patrons de maisons de disques… Un récit au quotidien, fait d’angoisses et d’espoirs, d’où se dégage un mot d’ordre : solidarité.

Sans doute n’est-il pas inutile, alors que l’Europe commence à peine à se réveiller de l’hibernation qui lui a été imposée, à la veille du printemps, par la propagation du Covid-19, de revenir quelques semaines en arrière. D’autant que, sous l’effet d’une assignation à résidence que ne motivait aucun crime, la troublante élasticité du temps a parfois semblé métamorphoser ces deux mois en une éternité. Sévèrement touchée, l’Italie du Nord – la Lombardie, en particulier – se barricade dès la fin février. Le 23, la Scala de Milan, symbole de l’art lyrique s’il en est, annonce une suspension de ses activités, à titre de « mesure de précaution dans l’attente des dispositions des autorités compétentes », et ce pour une durée initiale de quinze jours. Le lendemain, la Fenice de Venise, le Regio de Parme, le Teatro Donizetti de Bergame et quelques autres, lui emboîtent le pas.

De ce côté des Alpes, le premier couperet tombe le 9 mars, avec l’interdiction des rassemblements de plus de mille personnes : les grandes salles, soit principalement l’Opéra Bastille, sont contraintes d’annuler leurs représentations – d’abord au compte-gouttes, renouant avec les mauvaises habitudes de la grève contre la réforme des retraites –, tandis que les plus petites, la majorité donc, cherchent à réduire leurs jauges, afin que les spectacles puissent avoir lieu. Mais leurs espoirs sont douchés quatre jours plus tard, quand les rassemblements sont limités à cent personnes, avant que l’annonce du confinement n’oblige les théâtres à fermer leurs portes – en restant prêts, toutefois, à les rouvrir au bout de deux semaines. L’optimisme, alors encore de mise, a, depuis, fait long feu, le rideau étant définitivement retombé sur la saison 2019-2020. Quant à la prochaine…

Début mars, à Montpellier, alors que les répétitions d’une nouvelle production de Falstaff battent leur plein sur la scène de l’Opéra Comédie, l’angoisse commence à s’insinuer au sein de la distribution – et même à sa tête, puisque Bruno Taddia, qui devait incarner le rôle-titre pour la première fois, est italien. « Il ne savait pas s’il allait pouvoir regagner son pays, se souvient Valérie Chevalier, directrice générale de l’Opéra Orchestre National Montpellier Occitanie. Le jour de la générale, les déclarations d’Édouard Philippe n’ont plus laissé planer le moindre doute : avec deux cents personnes sur le plateau, nous allions devoir fermer. J’ai réuni tout le monde sur scène, et demandé aux chanteurs et musiciens de faire comme si nous n’avions pas entendu le Premier ministre, dans la mesure où l’arrêté n’avait pas encore été publié, et d’accepter de jouer, afin que je puisse considérer cette répétition comme un spectacle, et rémunérer les artistes. Car la question du cas de force majeure s’est tout de suite posée à moi, et je ne voulais laisser personne partir sans rien. Si j’ai dû rapidement annuler Baby Doll et Ariadne auf Naxos, Benjamin Lazar et moi avions encore l’espoir, deux ou trois jours avant l’allocution du président de la République, le 13 avril, de maintenir Pelléas et Mélisande – même en commençant les répétitions mi-mai, en réduisant la jauge, voire sans public… Mais on a beau, dans une situation de crise, afficher un optimisme à tout crin, il faut bien faire les hypothèses les plus pessimistes, soit une fermeture jusqu’à la fin de la saison. Entre-temps, le ministère du Travail a annoncé que nous pourrions avoir recours à l’activité partielle. J’ai également dû commencer à négocier les dédits, directement avec les artistes ou avec leurs agents, avant que le syndicat des théâtres lyriques et des orchestres, Les Forces Musicales, ne s’empare du dossier, notamment en alertant le ministère de la Culture sur le sujet des différents statuts juridiques de nos maisons. Dans le cas de Montpellier, l’association permet une vraie souplesse, et j’ai pu décider d’emblée de rémunérer les artistes de la production en cours, du montant d’une activité partielle, soit 70 %. Pour les établissements en régie directe, cette compétence relève du trésorier-payeur général, qui prend la responsabilité de payer tout le monde ou non, suivant la notion de service fait, inapplicable dans le cas des productions annulées. Heureusement, les collectivités commencent à se positionner, et à Montpellier, toutes les subventions ont été maintenues. Mieux, l’État a déjà versé la sienne, ce qui est primordial pour un établissement en droit privé, comme celui que je dirige. Nous aurions, en effet, pu très vite être confrontés à un problème de trésorerie, et à la catastrophe humaine qui en découle. Nous ne nous sommes donc pas sentis abandonnés, ni par l’État, ni par les collectivités. Nous aurions néanmoins besoin de directives claires quant à la reprise dans des conditions sanitaires acceptables, tant pour le public que pour nos artistes. Je ne vois aucun inconvénient à rouvrir en septembre, avec un maximum de mille personnes dans la salle, mais comment faire travailler un chœur, et un orchestre en fosse ? Respecter une distance physique de trois ou quatre mètres est impossible ! »

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