Entretien

René Pape

Filippo II dans Don Carlo à Zurich (2014). © JUDITH SCHLOSSER

Du 23 mai au 29 juin, l’immense basse allemande aurait dû incarner Boris Godounov, à l’Opéra National de Paris, dans la reprise de la mise en scène d’Ivo van Hove, créée en 2018. Cela aurait été l’occasion de découvrir, après Don Carlo, déjà à l’Opéra Bastille, en début de saison, une autre facette d’un chanteur surtout connu pour ses interprétations du répertoire allemand, de Die Zauberflöte à Elektra, en passant par Tristan und Isolde et Parsifal.

Bien que présent – mais modérément actif – sur les réseaux sociaux, vous semblez privilégier les vertus d’une carrière à l’ancienne, dont témoigne votre fort attachement au Staatsoper de Berlin…

Sans doute suis-je, en effet, un peu vieux jeu ! Je mène une double carrière, à la fois comme artiste invité et comme membre de la troupe du Staatsoper Unter den Linden, où je suis entré voici plus de trente ans. Je suis désormais le doyen de cet ensemble, plus réduit qu’autrefois, dans la mesure où les nouveaux venus signent des contrats plus courts. J’ai beaucoup appris à Berlin, et j’aime me produire sur cette scène. C’est ma maison musicale.

Privilégiez-vous ce théâtre pour vos prises de rôles ?

Dans ma jeunesse, j’en ai effectué beaucoup à Berlin. Puis, j’ai commencé à débuter dans de grands rôles partout dans le monde.

Vous chantez certains rôles, comme Sarastro dans Die Zauberflöte, depuis plus de trente ans. Quel est le secret pour ne pas se lasser ?

Chaque soirée est différente, même dans des productions que je pratique depuis quinze ou vingt ans, et qui existent encore. Les collègues, le public, les sensations, notre humeur, tout change, sauf la musique. Je donne toujours tout ce que je peux, à un moment donné. C’est ce qui rend ce métier si intéressant. Et si je n’ai plus envie d’un rôle, je le retire de mon répertoire. Mais cela n’a rien à voir avec l’ennui. Avec l’âge, la voix, le corps évoluent, et je n’incarne plus de personnages jeunes. L’inverse est plus facile. Au début de ma carrière, j’interprétais déjà des hommes mûrs. C’est aussi une question de physique. Même si je suis encore capable de le chanter, le Figaro de Mozart ne me va plus.

Vous arrive-t-il, dans des mises en scène avec lesquelles vous n’avez pas d’affinités, d’emprunter des éléments à des productions plus anciennes, où vous vous sentiez à l’aise ?

On apprend beaucoup en travaillant. Parmi les très nombreuses productions de Die Zauberflöte auxquelles j’ai participé, certaines étaient formidables, et d’autres, moins réussies. Alors, bien sûr qu’il m’arrive d’apporter des éléments de spectacles que j’ai aimés dans de nouvelles mises en scène. Sans pour autant m’en vanter ! Avec un metteur en scène à l’écoute, on peut toujours construire quelque chose. Mais certains n’ont aucune aucune idée sur rien. Il faut leur expliquer la pièce, ce qui est terrible, et d’autant plus ennuyeux que nous ne sommes pas payés pour cela – et moins bien qu’eux ! Quoi qu’il en soit, l’expérience acquise, tout au long de mon parcours, me permet d’avoir une bonne influence sur eux. Je ne veux pas qu’un metteur en scène m’ordonne de me mettre à tel ou tel endroit, de manière arbitraire. Ce n’est pas ainsi que les choses fonctionnent. Nous créons ensemble, en équipe, avec mes connaissances et celles de mes collègues.

Certains metteurs en scène ont-ils été intimidés par votre parcours ?

J’ai été le cadet sur les productions pendant de nombreuses années. Ce n’est certes plus le cas désormais ! J’ai travaillé avec de jeunes metteurs en scène formidables, dont j’aimais les idées. Je ne suis jamais arrivé en disant : « Je suis René Pape, j’ai beaucoup d’expérience. » Ce n’est pas du tout mon genre. En répétitions, nous sommes tous égaux : nous cherchons à parvenir ensemble au meilleur résultat pour le public.

Entre « Regietheater » et mises en scène classiques, où votre préférence va-t-elle ?

C’est un vaste débat ! J’apprécie les productions traditionnelles, parce que je trouve formidable de pouvoir montrer au public l’esprit d’une époque – celle où l’œuvre a été écrite, ou celle où elle est censée se jouer –, en s’appuyant sur le contexte historique. Car nous aimons tous l’histoire, et n’en apprenons jamais assez. Mais je suis aussi ouvert aux versions contemporaines – tant que la pièce n’est pas détruite, et que le metteur en scène n’y projette pas les problèmes psychologiques liés à son enfance…

Lire la suite dans Opéra Magazine numéro 161