In Memoriam

Rolando Panerai 1924-2019

Enrico dans Lucia di Lammermoor, à la Scala de Milan (1954). © TEATRO ALLA SCALA/ERIO PICCAGLIANI

Disparu le 22 octobre dernier, le baryton italien était l’un des ultimes témoins de ces années qui, avec 1’avènement du microsillon, ont vu l’explosion du disque classique et permis aux amateurs d’opéra des quatre coins du monde d’avoir accès à des interprétations considérées, encore aujourd’hui, comme des références. Qui n’a pas écouté, par exemple, ses intégrales audio d’I puritani et d’Il trovatore avec Maria Callas ? De Cosi fan tutte et de Falstaff avec Elisabeth Schwarzkopf ? De La Bohème avec Mirella Freni ? Devenu l’un des artistes préférés d’Herbert von Karajan, Rolando Panerai était aussi un excellent chanteur-acteur, à la diction remarquablement pertinente et au jeu ébouriffant.

Le jeune élève du Conservatoire de Florence, faisant ses débuts en Enrico dans Lucia di Lammermoor, dès 1946, est-il naturellement voué à servir ce répertoire et, singulièrement, ce héros donizettien ? On imagine que, doté d’une voix de baryton ambrée, riche d’harmoniques généreusement dispensés et d’un vibrato alors serré, non sans charme mutin, l’enfant du pays en impose au Teatro Dante de Campi Bisenzio, sa ville natale. Rien de moins évident, pourtant, au regard de sa formation artistique et du bagage technique dont il dispose alors.

Son professeur, Raoul Frazzi, ne jure, en effet, que par Tita Ruffo, donné notamment en modèle à Gino Bechi – pour le meilleur et surtout le moins bon –, inculquant à ses deux poulains un crypto-vérisme assez étranger au style romantique post-rossinien. À Milan, le débutant suit par ailleurs les cours de Giulia Tess, tout aussi entichée de vérisme, à qui l’on doit toutefois d’avoir formé Ferruccio Tagliavini, et dont l’intérêt qu’elle porte aux compositeurs modernes ne restera pas lettre morte pour son élève, futur interprète de La campana sommersa et Il calzare d’argento.

L’année 1951 et le 50e anniversaire de la mort de Verdi offrent à Rolando Panerai l’occasion d’approcher, à la RAI, certains ouvrages du compositeur : Aroldo, Giovanna d’Arco, La battaglia di Legnano et Aida, pour un improbable Amonasro. D’autres titres suivront, sans que l’on puisse attribuer à l’artiste ce terme un peu creux de « baryton Verdi », dont il ne présentera jamais, au demeurant, que certains traits, au fil d’une carrière riche de quelque 150 rôles. L’entrée à la Scala ne se fait pas, en tout cas, sous l’égide du grand Giuseppe, mais sous les traits du Grand Prêtre de Samson et Dalila, en italien évidemment.

Durant ces années 1950, notre donizettien en herbe a surtout le privilège de peaufiner le sinistre personnage d’Enrico, en le libérant de sa gangue réaliste, au profit d’un chant pondéré, soucieux de marier pleins et déliés. Il vit ainsi comme une bénédiction l’influence exercée sur lui par Maria Callas et Herbert von Karajan. De la première, il ne cessera de vanter la suprême maîtrise de la voix et du verbe ; du second, le soutien quasi fusionnel dont ce maestro concertatore enveloppe ses interprètes. En 1954, notamment, le triomphe milanais du sextuor de Lucia, bissé et longuement ovationné, marquera à jamais le chanteur. L’année suivante, à Berlin, une captation sur le vif des mêmes le voit mieux surveillé, et le vibrato mieux tenu en lisière, lui qui se montre d’ordinaire plus tenu au studio qu’en public.

Ce millésime 54 est à inscrire en lettres d’or dans la discographie du baryton, singulièrement sous l’aile de Mozart et de son Cosi fan tutte. Karajan, réunissant Elisabeth Schwarzkopf et Rolando Panerai, intronise le Florentin en Guglielmo d’exception. Un mozartien, basso cantante de pure filiation italienne, confronté à un Sesto Bruscantini modèle de style en Don Alfonso, marivaudant avec la plus sophistiquée des Fiordiligi : l’état de grâce.

Les captations sur le vif des prestations aixoises de ce Guglielmo au visage poupin, sous la baguette de Hans Rosbaud, laissent, en revanche, percevoir les flottements vocaux de celui-ci à la scène. Le public parisien qui, beaucoup plus tard, accueillera, au Palais Garnier, le Don Alfonso qu’il avait rodé à Salzbourg avec Karl Böhm, et incarnerait jusqu’à la toute fin de sa carrière, se désolera plus encore de l’érosion de ses moyens.

Lire la suite dans Opéra Magazine numéro 156