Rencontres

Aviel Cahn

© NICOLAS SCHOPFER

Le nouveau directeur général du Grand Théâtre a frappé fort avec son premier spectacle : un Einstein on the Beach qui a créé l’événement. Place maintenant à une nouvelle production des Indes galantes, confiée à Lydia Steier et Leonardo Garcia Alarcon, à partir du 13 décembre.

La réputation d’iconoclaste que vous avez acquise durant vos dix saisons à la tête de l’Opera Vlaanderen, et qui vous a précédé à Genève, est-elle justifiée ?

J’ai, effectivement, présenté beaucoup de productions mettant en question les œuvres d’une manière contemporaine. Mon envie n’en est pas moins de rester fidèle à ce qu’elles expriment. Plaquer sur une pièce ce que je n’y vois pas ne m’intéresse pas. Et il me semble n’en avoir jamais trahi aucune, même dans le cadre de propositions radicales à l’Opera Vlaanderen. Je ne vais pas utiliser Salome pour évoquer le sort des réfugiés, ou Cosi fan tutte pour exposer des vues sur Donald Trump ! Partons du principe qu’être iconoclaste consiste à se demander ce qu’une œuvre peut nous raconter aujourd’hui : je préfère ne pas la mettre à l’affiche, plutôt que de la tordre dans tous les sens.

Votre mandat à Anvers et Gand a été marqué par un certain nombre de productions chocs, notamment signées Calixto Bieito ou Peter Konwitschny…

Ni l’un, ni l’autre n’ont offensé l’intégrité des œuvres. Ils les ont adaptées dans un langage actuel, expressionniste, mais toujours en ligne avec l’esprit des pièces. Je me demande parfois comment les amateurs d’opéra peuvent vivre à notre époque, s’ils sont choqués par une mise en scène de Bieito ! Allument-ils la télé, vont-ils jamais au cinéma, lisent-ils les journaux ? Qu’est-ce qui est choquant ?

Vous sentez-vous aussi libre au Grand Théâtre de Genève, dont le public est censément conservateur, qu’à l’Opera Vlaanderen, où il semble ouvert à tout ?

Lorsque je suis arrivé à l’Opera Vlaanderen, le public était assez conservateur. Le spectacle de Jan Fabre a causé de vives discussions, et Aida par Konwitschny a fait scandale, des années après sa création ! Nous avons entamé un parcours, et il a fallu cinq ou six ans pour qu’il porte ses fruits. Il en ira de même au Grand Théâtre de Genève. Seulement, la stratégie est un peu différente. De par leur attitude, leur façon de penser, les Belges ont une grande capacité à être bousculés, alors que les Suisses peuvent facilement vous tourner le dos en disant : « Nous n’y allons pas, ce n’est pas pour nous. » Il faut construire la confiance d’une façon cérébrale, moins émotionnelle, peut-être. Prenez notre projet autour de Die Entführung aus dem Serail, à l’affiche à partir du 22 janvier, conçu avec une écrivaine d’aujourd’hui, Asli Erdogan, qui a été emprisonnée dans son pays. Nous développons avec elle de nouveaux textes, pour une œuvre parlant des femmes enfermées au Moyen-Orient. Tout en rompant avec la tradition, cette démarche intellectuelle très claire, qui n’est en aucun cas une provocation politique – nous ne sommes pas à Istanbul ! –, permet de lier cette proposition à Genève, ville des droits de l’homme par excellence, et donc de s’adresser à la société locale.

Lire la suite dans Opéra Magazine numéro 156