Entretien

Karine Deshayes

© AYMERIC GIRAUDEL

Les représentations de Werther à peine terminées au Capitole de Toulouse, la mezzo-soprano française se prépare pour la nouvelle production de Don Giovanni aux Chorégies d’Orange, les 2 et 6 août, dans laquelle elle incarnera Donna Elvira. Puis, en l’espace de dix mois, elle enchaînera Adalgisa dans Norma, Balkis dans La Reine de Saba, Angelina dans La Cenerentola, Marguerite dans La Damnation de Faust, Sara dans Roberto Devereux, le Compositeur dans Ariadne auf Naxos et Éros dans Psyché d’Ambroise Thomas, avec un seul mot d’ordre : à partir du moment où l’on sait qu’un rôle convient à sa voix et à sa personnalité, pourquoi se l’interdire ?

Vous allez incarner Donna Elvira dans la nouvelle production de Don Giovanni, donnée aux Chorégies d’Orange. Ce rôle vous est-il familier ?

Moins que je ne l’aurais voulu. Je ne l’ai chanté qu’une seule fois, à l’Opéra Bastille, en 2015, dans la mise en scène de Michael Haneke, dont c’était la dernière reprise.

Vous êtes-vous intégrée facilement dans ce spectacle très particulier ?

En fait, je le connaissais déjà puisque, bien avant que je n’y participe en Donna Elvira, il avait été question que j’incarne Zerlina. J’en garde surtout le souvenir d’une équipe avec laquelle j’ai aimé travailler : Gaëlle Arquez en Zerlina, Artur Rucinski en Don Giovanni… Et Matthew Polenzani, qui avait été le Ferrando de ma Dorabella dans Cosi fan tutte, en 2011, au Palais Garnier, était un Don Ottavio de luxe. Une équipe, ça compte, c’est même essentiel dans la réussite d’une représentation !

Êtes-vous heureuse de retourner à Mozart ? Véronique Gens me disait récemment que le chanter était un gage de santé vocale… Qu’en pensez-vous ?

Elle a parfaitement raison. Malheureusement, je ne le chante pas assez, tout simplement parce qu’on ne me le propose que rarement ! Certes, je ne ferai plus Cherubino dans Le nozze di Figaro, je n’ai plus l’âge. Mais je n’ai pas abandonné Dorabella, par exemple, ni Sesto dans La clemenza di Tito, que je n’ai fait qu’une fois. Revenir vers cette musique est toujours un vrai bonheur.

Chanter ce Don Giovanni en plein air et dans un lieu aussi vaste que le Théâtre Antique, n’est-ce pas un problème ?

Non, cela ne me dérange nullement. Je connais le plateau : j’y ai chanté Fenena dans Nabucco, en 2014, et c’est un lieu magique ; la seule difficulté que l’on peut rencontrer, c’est le vent. Je suis très contente que Mozart revienne aux Chorégies, et encore plus que Jean-Louis Grinda m’ait proposé Donna Elvira.

Aimez-vous particulièrement ce personnage ?

Je pense qu’il est le plus intéressant du trio féminin. C’est une femme forte, mais dont on voit les cassures. Surtout, Donna Elvira est fidèle : elle essaie vraiment de sauver Don Giovanni, qui l’a probablement aimée et qu’elle aime encore intensément. Quant à son dernier air, « Mi tradi », précédé du magnifique récitatif accompagné « In quali eccessi… », il est tout simplement extraordinaire !

Est-il nécessaire de modifier son jeu dans un endroit aussi vaste ?

J’avoue ne pas y penser. J’ai confiance en Davide Livermore, qui signe la mise en scène ; je l’ai rencontré au Teatro Real de Madrid, en 2016, lors d’une Norma dans laquelle j’étais Adalgisa. En ce qui me concerne, je pense qu’il est inutile d’exagérer les gestes et les expressions. C’est comme lorsqu’une représentation est diffusée en direct à la télévision, je ne change rien ; je me fie aux ingénieurs du son et de l’image.

Là encore, vous serez entourée d’une belle équipe…

Erwin Schrott, qui chantera Don Giovanni, incarnait Méphistophélès dans un Faust concertant au Liceu de Barcelone, en 2011, quand je faisais Siébel. J’aime beaucoup Stanislas de Barbeyrac, qui sera Don Ottavio, et Nadine Sierra, Donna Anna, est une grosse bosseuse et une très gentille collègue. Quant au chef, Frédéric Chaslin, il m’a déjà dirigée dans La Navarraise de Massenet, en 2012, à la Salle Pleyel, aux côtés de Roberto Alagna.

Actuellement, vers quels répertoires vous dirigez-vous ?

Comme je vous l’ai dit, plus question pour moi de Cherubino, ni même de Stéphano dans Roméo et Juliette, que j’ai encore fait, l’an dernier, au Metropolitan Opera de New York, sous la baguette de Placido Domingo. Je chanterai moins les héroïnes bouffes de Rossini, auxquelles je suis pourtant attachée ; j’ai beaucoup donné dans ce domaine, à moi de faire évoluer les choses. J’ai encore une Angelina dans La Cenerentola à Liège, en décembre prochain, une autre à Madrid, en 2021, mais après, j’arrête. Je n’ai plus vraiment l’âge d’être la fiancée d’un prince ! J’ai envie d’aller plus loin, d’aborder des rôles plus sérieux. Vous allez sans doute être surpris, mais je pense à la Comtesse Almaviva…

Comment effectuerez-vous vos choix ?

En fonction de mes envies, des personnages que je désirerai aborder. Chez Rossini, il est évident que je garderai Elena (La donna del lago), Armida et, bien sûr, Semiramide, une prise de rôle qui m’a marquée à l’Opéra de Saint-Étienne, au printemps 2018. Et j’aimerais bien qu’on pense à moi pour Desdemona (Otello). Dans Donizetti, j’irai vers Sara (Roberto Devereux), Giovanna Seymour (Anna Bolena)… Et je continuerai les Bellini : Adalgisa (Norma) et Romeo (I Capuleti e i Montecchi). Savez-vous qu’on m’a même proposé Norma ? Je vais y réfléchir.

Ce qui veut dire que l’évolution de votre voix s’est faite vers l’aigu…

Je suis vraiment devenue ce que l’on appelait « soprano 2 ». Mais je n’ai jamais été contralto ; j’ai toujours refusé Isabella (L’Italiana in Algeri), car c’est bien trop grave pour moi. Ma voix a effectivement évolué vers le haut, mais cela s’est fait tout naturellement, je n’ai jamais travaillé pour cela. Et je ne suis pas une exception, pensez à Christa Ludwig, par exemple. Lors d’un hommage à Maria Callas diffusé sur France 3, en décembre dernier, j’ai fait un contre-ré dans l’air -d’Elisabetta (Maria Stuarda) ; Roberto Alagna était soufflé !

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