Évasion

Deux siècles d’opéra aux Antilles

La façade du Théâtre de Saint-Pierre, avant l’éruption de 1902. © DR

Commencée au XVIIIe siècle, l’histoire de l’art lyrique à la Martinique a connu des périodes d’expansion et de récession, la tragédie la plus lourde de conséquences restant la destruction de la ville de Saint-Pierre et de son magnifique Théâtre, en 1902, suite à l’éruption de la montagne Pelée. Terre de naissance de chanteurs de la renommée de Christiane Eda-Pierre ou Fabrice di Falco, l’île continue à afficher de l’opéra, mais de manière beaucoup trop sporadique. Toutes les initiatives visant à ce qu’elle renoue avec son glorieux passé sont à encourager !

La Martinique n’est sans doute pas la première destination à laquelle songe le mélomane avide de voir et d’entendre de l’opéra à des milliers de kilomètres de chez lui. Et pourtant, il se passe des choses sur cette île des petites Antilles, française depuis 1635, aujourd’hui département et région d’outre-mer (DROM) géré par une assemblée et un exécutif uniques.

Logique centralisatrice oblige, c’est évidemment la préfecture, Fort-de-France, qui concentre la quasi-totalité des équipements culturels. Le plus moderne est le Tropiques Atrium, inauguré en 1998 et doté du statut de « Scène Nationale ». Ce complexe à l’architecture contemporaine, bâti en plein centre-ville, se distingue, vu de l’extérieur, par la fontaine ornant sa façade. À l’intérieur, on trouve deux salles : la Salle « Aimé Césaire » (958 sièges) et la Salle « Frantz Fanon » (276 sièges), construites l’une contre l’autre, dont on peut faire communiquer les plateaux, pour créer un effet de miroir. La première, aux murs de marbre gris, aux sièges en bois et velours bordeaux, est équipée d’une fosse d’orchestre.

Manuel Césaire, son directeur, propose une programmation extrêmement éclectique : théâtre parlé, cinéma, danse, musiques du monde, jazz… et musique classique. Tous les deux ans, au moins, il essaie de proposer une production d’opéra, sa saison de concerts s’ouvrant également à l’art lyrique, par exemple avec ceux retraçant les grandes étapes de la carrière de Christiane Eda-Pierre, les 8 et 9 mars dernier. Avec sa prestigieuse carrière internationale (Londres, Vienne, New York, Salzbourg…), la soprano, née à Fort-de-France, le 24 mars 1932, est évidemment une gloire locale, même si elle a quitté très jeune la Martinique pour s’installer en métropole, où elle vit encore aujourd’hui. Il serait, de toute manière, difficile de faire davantage, dans la mesure où il n’y pas d’orchestre symphonique sur l’île, ni de conservatoire où pourraient se former des chanteurs lyriques.

Jusqu’à l’inauguration de l’Atrium, le seul lieu susceptible d’accueillir de l’opéra – les salles construites au XIXe siècle ayant disparu – était le Théâtre Aimé-Césaire (du nom du célèbre écrivain et homme politique -martiniquais), construit par un disciple de Gustave Eiffel sur un terrain vague près de l’Hôtel de Ville, avec des fonds réunis par une association de mécènes. Inaugurée en 1911, rénovée en 1988, cette salle, dans des tons bleu pâle et blanc, contenait à l’origine 800 sièges. Sa capacité a ensuite été réduite, en faisant un endroit idéal pour les récitals de musique de chambre, instrumentaux ou vocaux. Située à l’intérieur de l’ancien Hôtel de Ville, elle est aujourd’hui presque exclusivement réservée au théâtre parlé.

Mais le haut lieu de l’art lyrique en Martinique se trouve à 30 kilomètres au nord de Fort-de-France, ou plutôt s’y trouvait jusqu’à l’éruption de la montagne Pelée, le 8 mai 1902, qui détruisit entièrement Saint-Pierre, la plus ancienne ville de l’île, tuant environ 30 000 personnes et ne laissant que deux survivants. En se promenant aujourd’hui dans les rues de cette petite cité d’un peu plus de 4 000 habitants, il est difficile d’imaginer ce qu’elle était avant le cataclysme, quand elle en comptait six fois plus ! Saint-Pierre était alors une capitale économique, qui tirait sa richesse de l’industrie sucrière et de son port, l’un des plus actifs de la région. Surnommée « la perle des Antilles » ou « le petit Paris », elle était célèbre pour ses magasins de luxe, sa capacité à saisir au vol les innovations technologiques (eau courante, électricité, tramway…), sa vie nocturne animée et ses activités culturelles. Sur tous ces plans, elle surclassait même Fort-de-France, la capitale administrative.

Lire la suite dans Opéra Magazine numéro 149