Reportage

Dijon répète Les Boréades

© OPÉRA DE DIJON/GILLES ABEGG

À partir du 22 mars, en coproduction avec le Komische Oper de Berlin, dont Barrie Kosky est le directeur général et artistique, l’Opéra de Dijon propose, à l’Auditorium, l’ultime chef-d’œuvre de Rameau, dans une nouvelle réalisation du turbulent metteur en scène australien. Emmanuelle Haïm, au pupitre de son Concert d’Astrée, dirigera une distribution où l’on relève les noms d’Hélène Guilmette, Emmanuelle de Negri, Mathias Vidal, Christopher Purves, Sébastien Droy et Yoann Dubruque. Mehdi Mahdavi a suivi les premières répétitions pour Opéra Magazine.

Dix jours, et pas un de plus. En fallait-il davantage pour qu’une vraie rencontre, mieux, un coup de foudre artistique ait lieu entre Barrie Kosky et Emmanuelle Haïm, à l’Opéra de Dijon, en 2014 ? Le pari de Laurent Joyeux, le directeur général et artistique de la maison, était pourtant risqué : la vision radicale du metteur en scène, venu parfaire sa production de Castor et Pollux, créée en anglais à l’English National Opera, en 2011, puis remontée, en version originale, au Komische Oper de Berlin, allait-elle s’accorder à la conception musicale de la chef, dépositaire émérite, mais certainement pas dogmatique, d’une certaine idée du style baroque français ? « Au départ, j’étais un peu perplexe sur les coupures pratiquées dans les danses, se souvient-elle, mais l’utilisation qu’il en a faite au sein de la narration s’est révélée tout à fait justifiée. Et sa pensée ne trahissait pas une musique qu’on pourrait imaginer nécessairement liée à une époque. Avec sa réflexion sur Castor et Pollux, Barrie a proposé un regard très libre, puissant et contemporain sur ce répertoire. » Lors d’un dîner en tête à tête, la fondatrice du Concert d’Astrée et le directeur du Komische Oper promirent de se retrouver très vite, pour un nouveau spectacle, cette fois. Prompt à se saisir de ce désir commun, Laurent Joyeux leur proposa Les Boréades, dont il rêvait lui-même depuis des années. Encore fallait-il que chef et metteur en scène fussent libres en même temps… Rendez-vous fut donc pris pour début 2019.

À l’échelle du monde lyrique, quatre ans et demi ne sont pas un horizon si lointain, a fortiori avec un projet de cette envergure. D’autant qu’il a fallu lever un obstacle auquel ont été confrontés tous ceux qui ont voulu jouer l’intégralité, ou même des extraits, de la partition. En effet, conformément à la législation sur les œuvres posthumes – l’ultime « tragédie lyrique » de Rameau, dont les répétitions furent interrompues à sa mort, n’ayant été ni publiée, ni représentée du vivant du compositeur –, les « droits exclusifs d’exploitation » sont détenus, depuis le 22 octobre 1976, par Alain Villain et les Éditions STIL, qui les ont acquis auprès de la Bibliothèque Nationale de France. Le feuilleton a connu, au cours des quarante dernières années, quelques épisodes peu glorieux, dont John Eliot Gardiner, créateur de l’ouvrage à la scène au Festival d’Aix-en-Provence, en 1982, demeure le plus fameux protagoniste : les accusations de mauvaise foi ont fusé de part et d’autre, des noms d’oiseaux ont été échangés, et le milieu musical n’a pas manqué de dénoncer les sommes censément exorbitantes réclamées par l’éditeur pour la moindre exécution. D’où la rareté des productions scéniques, qui se comptent encore sur les doigts de la main – mais que dire, dès lors, de Zoroastre ?

« Même si la situation reste compliquée, Alain Villain se montre désormais plus coopératif qu’il n’a pu l’être par le passé, précise Laurent Joyeux. Et il est très heureux que l’œuvre soit montée. Il a d’ailleurs donné une partie de son matériel à la BNF, voici quelques mois. Bien que la location coûte toujours cher, les montants sont désormais plus conformes à ceux d’autres productions. De toute façon, monter une “tragédie lyrique” de Rameau représente un investissement colossal, surtout pour une maison comme la nôtre – en l’occurrence 1,2 millions d’euros, soit environ 10 % de notre budget total, et 20 % de l’enveloppe allouée à l’artistique ! Mais le cycle qu’Emmanuelle et moi avons entamé avec Dardanus, en 2009, est représentatif de ce en quoi je crois : tout le répertoire qualifié de musique ancienne, qui va de l’opéra vénitien à Mozart, devrait être systématiquement confié à des professionnels, et donc joué par des ensembles spécialisés, ou du moins avec une approche historiquement informée, ce qui est loin d’être le cas. Représenter Les Boréades, dont la dernière production remonte à près de quinze ans, est pour nous un acte militant. »

Qui vaut bien de se préparer à faire face aux exigences d’un metteur en scène devenu star, dont l’Opéra de Dijon peut se targuer d’avoir été la première maison en France, non seulement à présenter le travail, mais aussi à produire un nouveau spectacle – l’Opéra National de Paris suivra, à l’automne 2019, avec Le Prince Igor. « Il est certain qu’en arrivant de Glyndebourne, Bayreuth, et même du Komische Oper, où Barrie a calibré son équipe en fonction de ses souhaits et de son mode de travail, un temps d’adaptation est nécessaire. Mais je n’ai jamais caché les conditions qui sont les nôtres, et notamment l’absence de salle de répétitions. Si une maison de notre taille veut tirer son épingle du jeu en proposant des projets intéressants à des artistes de ce niveau, il faut mettre à leur disposition des moyens de créer différents. Et cela commence par du temps sur un plateau. »

Lire la suite dans Opéra Magazine numéro 148