Évasion

Barcelone

© ANTONI BOFILL

Du 4 au 17 mars prochain, le Festival « Barcelona Obertura » regroupe une pléiade de manifestations autour de la programmation des trois principales institutions musicales de la ville : le Gran Teatre del Liceu, le Palau de la Musica Catalana et l’Auditori. L’occasion de partir à la découverte de ces lieux mondialement célèbres, qui illustrent à la fois l’ancrage de Barcelone dans son prestigieux passé et sa formidable ouverture sur le XXIe siècle.

Quelques souvenirs personnels, tout d’abord, en guise de préambule. Venir à Barcelone, il y a un demi-siècle, au tout début des années 1970, représentait aussi un voyage dans le temps. Certes, la métropole catalane s’agrandissait et se modernisait à toute vitesse. Pourtant, au-delà des apparences, la ville conservait son identité fantasque et secrète, dont témoigneront plus tard les romans de Carlos Ruiz Zafon.

Ne suffisait-il pas de franchir les portes du Gran Teatro del Liceo – Franco ayant interdit l’usage de la langue catalane dans les administrations et les espaces publics, il n’était pas encore redevenu le Gran Teatre del Liceu – pour être propulsé, non pas dix ans, mais bien cent ou cent cinquante ans en arrière ? L’agencement de la salle et de ses salons, autant que son public habituel, portaient encore les marques d’un art de vivre né à l’époque romantique. On s’y retrouvait entre amis et on n’hésitait pas, même pendant le spectacle, à discuter dans les loges. L’orchestre n’était certainement pas le meilleur du monde ; choristes et figurants tentaient d’obéir à des mises en scène inexistantes ; costumes et décors proposaient généralement une imagerie bien désuète. Mais, quelle que soit l’œuvre à l’affiche, les meilleurs chanteurs du moment tenaient les premiers rôles, à commencer par Montserrat Caballé, dont le règne était à son apogée et qui apparaissait alors comme la figure de proue d’une génération de vedettes partageant ses triomphes.

Giacomo [Jaume] Aragall, José [Josep] Carreras, Vincenzo [Vicente] Sardinero et Juan [Joan] Pons venaient ici en voisins. Alfredo Kraus et Placido Domingo étaient traités comme des rois. Victoria de los Angeles et Teresa Berganza se faisaient, hélas, plus rares. Outre quelques Français, de grands noms italiens, allemands ou russes défendaient leur propre répertoire, ce qui témoignait d’une louable volonté d’ouverture internationale. Pour qui n’habitait pas Milan, New York, Londres ou Paris, Barcelone était devenue une destination de choix, quand on souhaitait assister à la renaissance d’ouvrages oubliés de Donizetti, Bellini ou Verdi. La Caterina Cornaro d’ouverture de la saison 1973-1974 donne ainsi une idée de ce que pouvait offrir la maison dans ce domaine : sous la direction musicale de Carlo Felice Cillario et dans une mise en scène de Diego Monjo, Caballé, Aragall et Renato Bruson y tenaient les trois rôles principaux.

Ces distributions de prestige, remarquées précédemment dans Roberto Devereux (Caballé, Berini, Marti, Cappuccilli, en 1968), Lucrezia Borgia (Caballé, Carreras, Berbié, Soyer, en 1970) ou Il pirata (Caballé, Marti, Sardinero, en 1971) allaient illuminer, au cours des années suivantes, I vespri siciliani (Caballé, Domingo, Pons, Diaz, en 1974), Medea (Caballé, Lima, en 1976), Gemma di Vergy (Caballé, Lima, Sardinero, la même année), L’Africaine (Caballé, Domingo, Sarabia, en 1977), ainsi que de nombreux titres du répertoire courant, les artistes affichés appartenant souvent à l’agence artistique dirigée par Carlos Caballé, le frère de la diva. Qui se plaindrait aujourd’hui de pareil aréopage ? Inauguré en 1847, détruit par un incendie en 1861, reconstruit aussitôt en 1862, le Liceu connaissait un nouvel âge d’or, grâce au dynamisme de ses actionnaires privés et à la renommée de ceux pour qui ce prestigieux bâtiment, situé en bordure des Ramblas, était une maison-mère.

Le 11 janvier 1970, aux côtés de Bruno Prevedi, Fiorenza Cossotto et Ivo Vinco, Montserrat Caballé n’y avait-elle pas chanté sa première Norma ? Le 26 janvier 1972, lors d’un gala d’hommage à Juan A. Pamias, administrateur du théâtre entre 1947 et 1980, Giacomo Lauri-Volpi, alors âgé de 80 ans, n’avait-il pas enflammé l’assistance en reprenant le « Nessun dorma » qui avait fait sa gloire ? À Barcelone, le souvenir des légendaires Mercedes Capsir, Aurora Buades, Conchita Supervia, Maria Barrientos ou Hipolito Lazaro restait encore vivace. Leur relève était assurée.

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